Nanna
Contexte difficilement perceptible pour l’étranger, il faut insister sur le rôle effacé mais efficace de la femme corse. C'est elle qui, de manière précise, joue un rôle prépondérant dans l'initiation des enfants. Femme secrète et souvent silencieuse, elle favorise, par l'exemple de la tradition le passage de l'adolescence à l'âge adulte. Il faut rechercher dans cette éducation l'amour passionné que porte tout homme corse à sa mère
« Ce matriarcat, cette dévotion à la mère, se retrouve dans la religion où la figure dominante pour les corses est la vierge Marie. Dieu est lointain, imprévisible. Quant au Christ, il est éternellement représenté en nourrisson fragile dans les bras de la Madone. Le culte de la Vierge propre aux hommes du sud et aux Italiens, trouve son apogée en Corse dont
« Dio vi salve Regina ».
Ce culte marial directement issu du culte de la terre génératrice est une adaptation très méditerranéenne du christianisme, empreinte de tout l'arriéré païen où les « saints patrons sont les dieux lares qui déterminent les contours des vallées et des propriétés communautaires ».
Mais se doute-t-elle cette maîtresse du foyer qu’elle poétise la vie familiale au point d'employer le langage des symboles, lorsqu'elle chante la célèbre
« Nanna » du Coscione en balançant lentement le berceau de sa fille, elle pénètre dans le monde doré des mots. Elle se souvient de ce jour de fête où son enfant était « portée au baptême » :La cummari fù la luna
E lu soli lu cumpari
I stelli ch'eranu in cielo
D'oru avianu li cullani
Quando sareti majori
Passareti pe li piani
L'erbi turneranu fiori
D'òliu saran'li funtani
Turnerà balsamu fini
Tutta l'acqua di lu mari.La marraine fut la lune
Et le soleil le parrain
Les étoiles qui étaient au ciel
Avaient leurs colliers d'or
Quand vous serez une jeune fille
Par les plaines vous passerez
Les herbes se changeront en fleurs,
D'huile seront les fontaines ;
Se changera en un baume précieux
Toute l'eau de la mer
Monde ésotérique où la foi s'accroche aux autres mystères de l'invisible. L'incantation que l'on offre à la terre nourricière ; l'arbre que l'on vénère parce que chargé de maléfices ; le « mazzeru » que l’on redoute et respecte à la fois ; la prière que l’on apprend en secret devant la cheminée le soir de Noël, et qui servira de thérapeutique contre les brûlures et piqûres d’insectes ; la fièvre maligne que seule guérira « signora », tout cela fait partie du quotidien insulaire. Dans ces conditions, comment ne pas admettre que le corse est un homme secret ?Par Jean-Baptiste Nicolaï
Chapitre premier du « temps des premiers secrets ou la naissance du sentiment national »
[Les Unes] [La Une de JANVIER 2004] [Sommaire UC]