La guerre de l'hè aura-t-elle lieu?

  Par Annetta LUCIANI


Les controverses sont utiles; la lumière en jaillit souvent. Voilà pourquoi je me suis réjouie de lire, sous la signature de Dumenicantone Geronimi, la réplique qu'il avait donnée dans La Corse Votre Hebdo du 26 janvier, à l'article d'Altibelli-Luciani paru dans le même hebdomadaire. Allons! Peu à peu la lumière se fait, et le char de la Vérité chemine. Pour notre part (je parle en mon nom comme aussi sans doute au nom de L'Associu di Ricerche Storiche di a Pieve di Rogna), nous prisons fort Intricciate e Cambiarine, ouvrage qui a fait date dans la codification de notre orthographe, et honore la science de ses auteurs. Sur quelques points seulement nous résistons, avec l'appui du bon peuple corse, et munis de quelques solides arguments. Pour moi, je suis d'autant plus heureuse de l'article de Geronimi que la valeur du champion fera mieux ressortir la faiblesse de la thèse.
DES VERITES INCONTESTABLES
Il y en a dans l'argumentaire de notre auteur. Je me plais ici à les reconnaître et à les souligner. Ainsi quand il dit que l'espace d'un quart d'heure est nettement insuffisant pour maîtriser l'orthographe italienne. Rien de plus juste. Altibelli-Luciani n'avaient sans doute pas de chronomètre. De même lorsqu'il fait remarquer qu'il existe en Italie un "prontuario di pronuncia e ortografia", fruit de "la compétence de deux professeurs de Faculté spécialisés"- (chapeau bas!). C'est vrai, c'est trois fois vrai. Geronimi a même davantage raison qu'il ne le croit lui-même: il me semble, en effet, qu'il existe en Italie d'autres ouvrages sur le même sujet, et plus récents. Il n'en demeure pas moins que le fait est là, massif et têtu comme tous les faits: l'orthographe italienne, comme l'espagnole, est infiniment plus simple que la française. Nous pouvons le regretter, nous ne pouvons pas le nier.
ORTHOGRAPHE CORSE ET IRREDENTISME
Je voudrais aussi, avant d'aborder le fond du problème, qu'il soit bien clair qu'il n'y a aucune implication "irredentiste" dans notre position, comme pourrait le suggérer l'allusion à Falcucci qui, bien qu'ayant introduit quelques "peaux-rouges" dans notre graphie (les chj et les ghj), serait par nous ménagé pour des raisons extra-linguistiques. A vrai dire, nous avons du mal à penser que Geronimi puisse encore user de telles insinuations.Ce doit être, de sa part, un lapsus calami" qui risque d'être calamiteux. Disons-le yout net: nous ne sommes pas italiens, et nous ne voulons pas l'être. Je sais bien qu'au fond de lui-même, Geronimi est loin de nous imputer pareille trahison. Mais il faut dissiper les équivoques, tant la confusion est grande actuellement dans les esprits...et tant les vieilles cloisons jacobines, qui ont été balayées partout ailleurs, résistent encore chez nous. Archaïsme des îles? ou ruses de politiciens?
LES POINTS EN LITIGE
Venons-en maintenant à l'objet même du débat.
Commençons par les i, sans oublier de les surmonter de leur point.Geronimi nous reproche de voulour bannir les "i" de "issu", pour imposer la forme cismuntica "ssu". Mais il nous fait là un mauvais procès: nous ne voulons rien de tel.
Nous disons en effet qu'il faut écrire, autant que possible, "comme on parle", en tenant compte aussi de notre tradition et que donc si le Pumonte prononce "issa casa", il faut qu'il écrive le i, comme nous, qui prononçons "ssa casa" devons le sacrifier.
Si donc quelqu'un a des visées hégémoniques sur l'autre, ce ne saurait être nous. Et ce n'est pas vous non plus : qui disait en effet qu'il ne fallait garder aucune "des lettres initiales ou finales étymologiques, tombées depuis longtemps? " sinon Geronimi, dans Intricciate e cambiarine (p.17, note). Ne vous mettez donc pas en contradiction avec vous-même, cher Geronimi, en nous imposant, à nous autres cismuntinchi ce i fantômatique. Nous sommes du même avis sur cette question.
Mais moi je suis d'accord avec vous, et vous, vous n'êtes pas d'accord avec moi. Voilà qui est bien étrange. Vous soutenez, il est vrai, que dans le "Cismonte profond" on entend prononcer "pe isse Francie".
Pour en avoir le coeur net, j'ai demandé son avis au vieux de la montagne, à Antisanti. Voici ce qu'il m'a répondu: "Oui, mon père faisait quelquefois la distinction: "ssa casa" était la forme habituelle; "issa casa", beaucoup plus rare, était une forme en quelque sorte "emphatique".L'"incalcu" était alors fortement marqué sur le i, qui était aussi plus long. En somme l'équivalent d'un effet de style. Mais cette subtilité tend à s'effacer." Peut-être cette distinction avait-elle ses raisons? Peut-être "issu" était-elle autrefois la forme normale dans toute la Corse, et, sortant de l'usage en Cismonte, a-t-elle laissé ce "témoin" qui a permis d'exprimer la nuance en question? Un linguiste expliquera le phénomène mieux que je ne saurais le faire.Je me borne à enregistrer le fait. En résumé, écrivons tous ce que nous entendons, et que les Pumuntinchi nous laissent user de cette liberté qu'ils revendiquent, à juste tite, pour eux-mêmes. Et le i de la prosthèse? Geronimi invoque la prononciation "un irruspu" , "un istilettu". Mais nous n'avons rien contre! Je remarque seulement qu'en Cismonte j'ai toujours entendu "un spurtellu", jamais "un ispurtellu". Je puis me tromper. J'en appelle au lecteur. De toute façon, si l'on dit "un ispurtellu" en certains lieux, il faut écrire "un ispurtellu" en ces lieux là.
D'accord? Ce qui me paraît contestable, c'est l'argumentation de Geronimi: après avoir constaté que ce phénomène se produisait dans diverses langues (estello en provençal, espejo en espagnol, espace en français), il paraît en déduire qu'il doit se produire aussi en Corse.
Pourquoi donc? Devrions-nous nous régler sur des "patrons" étrangers, au mépris de notre phonétique? "Ispurtellu", en Pumonte (si on le dit), "spurtellu" en Cismonte: à chacun sa vérité phonétique. Passons maintenant à ce fameux "hè".
Il est bien vrai que le "h" permet de distinguer le verbe de la conjonction; bien vrai aussi que l'italien les distingue par d'autres moyens. Exact également que l'on pourrait se dispenser de faire, par un accent, la différence. Dans "il cielo e bello", que le e porte ou non l'accent, il ne peut être compris que comme verbe. Mais il se trouve que l'italien a admis cet usage différentiel de l'accent, et qu'il nous l'a transmis. Je ne vois donc pas pourquoi nous en changerions, d'autant que le "h" n'a même pas le mérite d'être étymologique, un mérite qui, nous l'avons dit, n'entraîne nullement la nécessité de l'introduire dans la graphie. En cette matière, l'usage est roi.
Voyez le français: accent aigu, qui monte, accent grave, qui descend, accent circonflexe, qui monte puis descend. Ces signes s'expliquaient aisément dans l'antiquité, puisque l'accent était musical, et non d'intensité. Lorsque sa nature a changé, le français a quand même gardé ces signes, en leur assignant une nouvelle fonction, purement conventionnelle: celle de distinguer les timbres des voyelles. Qui songe à les mettre en question? Imitons les Français, et mettons l'accent sur e pour le verbe, en l'omettant pour la conjonction. Sans compter que si un jour un Allemand ou Anglais venait à lire un texte corse, il ne serait pas tenté d'accompagner le "hè" d'une vigoureuse aspiration. Même observation pour le "h" du verbe avoir. Les Italiens le mettent à certaines personnes, le négligent à d'autres. Nous faisons appel à la logique du linguiste. La logique! Voilà le grand mot lâché. C'est, comme la langue d'Esope, la meilleure et la pire des choses. La meilleure, quand elle se borne à raisonner; la pire, quand elle sort de son domaine et prétend régenter le Moi, le Monde et Dieu. Alors, elle "arraisonne", "met à la raison" et met au pas; elle contraint et violente. Elle devient mère de toutes les tyrannies. Le grammairien devrait bien s'en garder. Que, de l'observation des faits, il tire une règle de grammaire, quoi de plus normal? Mais que, au nom de sa logique, il veuille transformer l'usage, quel abus de pouvoir!Une règle de grammaire ne saurait se changer en férule de grammairien. Terminons ce (trop) long article par le "da mi lu", que l'on dirait coupé à la tronçonneuse. Deux mots suffiront. Geronimi veut justifier cette graphie par le besoin de distinguer l'impératif de l'infinitif. A notre avis le contexte y suffit amplement. Sa seconde raison est le souci de "rendre lisible" en "da lu u mi" (ou dallu u mi) la forme qui, sans cela, devrait être "dallumi". J'avoue ne plus comprendre; car pourquoi "dallumi" devrait être prohibé, alors qu'on l'entend à l'égal de "dammilu"?
Quant à la "lisibilité" de "da lu u mi", je laisse au lecteur le soin d'en juger.
EN GUISE DE CONCLUSION
Cet article est de controverse, il n'est pas de polémique. Je veux défendre le sentiment populaire contre ce qui me semble abus de grammairien; j'avance des arguments, prête à reconnaître que j'ai tort, si je suis convaincue d'erreur. J'ai songé, en l'écrivant, à cette réaction d'un lecteur de La Corse: il s'appelle Mezzana -un nom qu'il a hérité de son père; et voilà qu'on voudrait lui retailler la barbe en le nommant Mezana! De grâce, laissez-lui son nom! Je veux aussi mettere le Cismonte et le Pumonte sur un pied d'égalité en matière de graphie.
L'Associu di Ricerche storiche di a Pieve di Rogna, dont je fais partie, n'a jamais voulu donner au Cismonte la primauté sur le Pumonte. Cette accusation est totalement gratuite. Je saisis l'occasion de cet article pour saluer l'admirable travail de Scola Corsa, sous l'impulsion du cher Stromboni, pour retrouver la langue corse dans toutes ses particularités et ses saveurs dialectales. Voilà un idéal qui devrait tous nous unir!
Notre langue est en perdition.
La tâche est immense, et presque surhumaine. Il faudrait même faire davantage: si l'âme d'un peuple vit dans sa langue, cette langue ne sera jamais -même si elle est correctement parlée- qu'une langue étrangère, tant que notre peuple ne sortira pas, vivant, de son tombeau. Pour ce combat, quels sont mes titres? Nuls.
Quels sont ceux de Geronimi et de cette pléiade de prosateurs et de poètes corses qui ont pris la relève de leurs anciens? Nombreux et divers.Aussi si je prends part à ce combat pour la vie, ce ne saurait être en qualité de général. Je me merts dans la piétaille, et me range sous la bannière de ceux que je viens d'évoquer.
Me Samec-Luciani


 De la méthode (et non de l'objet)


La réponse de Madame Samec-Luciani à ma réponse à Messieurs Altibelli et Luciani qui abordaient la question de l'orthographe du corse me conduit à faire trois observations :
o Pour ce qui est de l'objet de la controverse, l'orthographe du corse, je viens de dire qu'il ne me paraît pas opportun de poursuivre aujourd'hui dans cette voie et je garde pour d'éventuels débats à venir les arguments opposables à ceux qui sont avancés ;
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Pour ce qui est de la manière, toute autre considération mise à part, le persiflage se veut une réplique au ton quelque peu acerbe de mon propos lequel n'était lui-même qu'un renvoi de balle à un ton et accusateur et condescendant ;
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Pour ce qui est de la méthode, enfin, faire à l'autre le reproche que l'on sait mériter soi-même (la volonté d'hégémonie, par exemple), voilà qui ne résisterait pas à l'analyse.

Alors, pourrions-nous convenir et du report de l'examen public de ces questions et de l'abandon de ces parasites pour entrer, le moment venu et si nécessaire, dans une zone d'échanges d'idées et non de coups de bâtons à propos de l'indispensable adaptation de notre orthographe à l'époque dans laquelle nous sommes ?.
Dumenicantone Geronimi


Pour nos lecteurs, il nous faut préciser, que nous sommes reconnaissants à M. GERONIMI d'apporter sa qualité de linguiste au JSC ; il est vrai que les débats ne doivent pas devenir polémique, s'ils nuisent à la "transmission"; la langue et de la culture corse...
L'action du JSC souhaite voir ce savoir transmis aux plus jeunes.
Nous savons combien, tous vous en êtes conscients et combien, nous avons besoin de votre travail de recherche et d'analyse.
Merci encore Dumenicantone Geronimi de nous apporter ici sa connaissance, toujours amicalement et bénévolement...
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