Le jeudi du poète
Drazen Katunaric à Corti et à Bastia

 

La poésie a ses ambassadeurs. C'est l'un d'entre eux qui fut reçu jeudi 15 avril à Corti et à Bastia, en la personne de Drazen Katunaric, poète croate, invité du CCU et de Jacques Thiers. Titulaire d'une maîtrise de philosophie (mémoire sur Dostoievski ) obtenue à la Faculté des lettres de Strasbourg, rédacteur en chef de la version croate la prestigieuse revue Le messager européen, dont le fondateur pour l'édition française fut Alain Finkielkraut, Drazen Katunaric a dans son pays natal de multiples activités d'organisateur et d'animateur de manifestations littéraires. Il est critique, essayiste, poète. Traduit en roumain, en bulgare, slovaque, hongrois, français, italien, anglais, il est  un des auteurs majeurs de son pays.

  
 Débat
 

 Belle vue non ?
 

 


Le matin, devant un public d'étudiants de l'IUFM de Corté, Drazen Katunaric, présenta un panorama de la poésie croate. Dans un pays qui connut les vicissitudes que l'on sait, quel rôle a le poète, et en temps de  guerre et en temps de paix ? Comment peut-il se faire entendre, quand s'installent la dictature et la terreur ? Problèmes universels, qu'un poète croate peut sans doute, douloureux privilège, mieux analyser à partir d'une expérience vécue et, qui, transfigurée, devient matière même de l'œuvre, une œuvre  qui tantôt  parle librement, tantôt à mots couverts, quand pèsent sur la création littéraire la censure et l'interdit. L'un des étudiants présents, intervenant dans le débat qui fit suite à l'exposé de Drazen Katunaric, posa sous forme de boutade, une question qui ne cesse d'être inquiétante: les poètes ne sont-ils jamais si grands et si nécessaires, que lorsque que leur peuple et leur temps, autour d'eux, vivent la terreur et la souffrance? Béni alors soit le malheur, s'il permet aux poètes de chanter! Drazen Katunaric eut, on s'en doute, une réponse plus prudente. Peut-être est-on plus attentif à la voix des poètes dans les époques de tourments que dans le brouhaha un peu monotone de la paix. Encore faut-il que cette voix sache se faire entendre. Katunaric, s'il accepte les audaces dans la forme, reste infiniment plus réticent devant les jeux gratuits, les expérimentations arrogantes, préférant l'expérience, qu'il a pu vivre, en Amérique du Sud et ailleurs, d'un public recevant les œuvres devant lui récitées, et communiant avec elles.

C'est pour illustrer cette conception de la poésie que l'après midi, devant les mêmes étudiants et un public de lycéens et d'enseignants du  lycée Pascal Paoli, Drazen Katunaric lut quelques traductions de ses œuvres, que les élèves avaient eu le loisir d'approcher sous la conduite de leurs professeurs. Il apparut au jeune public qu'à travers des références à la neige, au loup, aux feuilles des forêts que l'automne emporte, l'inspiration de Katunaric puise  à une source où se mêlent réalité et tradition de son pays natal, la poésie s'appropriant, revisitant, et restituant une culture tout à la fois reconnue et chargée d'autres sens. Un échange ici encore s'ensuivit entre le poète et les lycéens. Ce fut chose émouvante de voir Drazen Katunaric courber sa haute taille pour mieux recueillir les propos ou les interrogations formulées devant lui. Avec un personnage de cette qualité, la réponse donnée à une question, quelle qu'elle soit, donne l'impression de vous laisser pénétrer de plain-pied dans le champ d'une analyse bien avant commencée, et que votre interlocuteur prolonge devant vous, pour vous la donner en partage.

Le soir venu, de retour à Bastia, et reçu par le Centre Culturel “ Una Volta ”, Drazen Katunaric présenta à nouveau son cheminement poétique. Pour finir, il eut droit à un cadeau: la lecture de quelques-uns de ses poèmes par les acteurs de “L"Unità Teatrale ” du centre culturel conduits par Jean-Pierre Lanfranchi. Le texte poétique devint alors un spectacle, où la voix dupoète nous parvenait, amplifiée et différente. Et d'autant plus différente que trois de ses poèmes, traduits en corse par Marie-Anne Versini, furent dits tour à tour en corse et en français, l'alternance des langues ajoutant au sens du texte une pluralité de résonances, d'échos, liés aux sonorités particulières de chacune des deux langues, mais aussi aux référents culturels dissemblables auxquels  le même mot peut  renvoyer d'une langue et à l'autre.       Journée fort riche donc, et qui révéla à beaucoup, non seulement la poésie de Drazen Katunaric, mais par delà, l'existence d'une littérature croate qui s'ouvre ainsi à la curiosité et à l'approche de chacun. Remercions encore le CCU pour l'organisation de rencontres si chargées de valeurs.
Rappelons qu'après Alberto Pozzolini, Neria de Giovanni, Drazen Katunaric seront reçus, dans le cadre de ces mêmes rencontres, le sarde Antoni Arca, le portugais Casimiro de Brito et José Maria Alvarez, de la Province espagnole de Murcia.
D'ores et déjà bienvenue à tous et que continue la fête de l'intelligence et de la culture.

Merci à Jacques Thiers .                                                    


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