Exil, violence et mort ambiante - comment résister et s'engager dans son art?
interview réalisée entre juin et août 2001

En quoi l'exode actuel vers les pays du Nord est-il différent des migrations africaines de jadis?
L'Afrique, dans son ensemble, est une terre de grandes migrations. Je pense à l'Afrique de l'Ouest, mais aussi à toute l'Afrique. Je pense à la route du sel et de la cola. Le sel venant du Nord, la cola remontant du Sud vers le Nord. Je pense à la route des esclaves car pendant trois siècles au moins l'Afrique a subi les conséquences de la traite des Noirs. Des esclaves ont fait la traversée de l'Afrique vers les Amériques. Des descendants d'esclaves sont revenus des Etats-Unis ou du Brésil s'installer dans certains pays comme le Liberia ou le Bénin...Je pense aussi aux villes prospères dans l'espace géographique qui est aujourd'hui le Sahel; des villes qui, à mon sens, sont des symboles de traditions, d'histoire, de grandes civilisations comme Djenné ou Tombouctou. Un pays comme la Côte d'Ivoire doit son peuplement à des vagues successives de migrations venant du Nord, de l'Ouest, de l'Est. C'est un carrefour de cultures. Il ne faut pas l'oublier et beaucoup de gens parlant aujourd'hui d'ivoirité ne nous disent pas en quoi cela consiste exactement pour un pays où il y a eu de nombreux brassages depuis des siècles...

Bien avant l'arrivée des colonisateurs européens l'Afrique de l'Ouest était un espace de grands voyages. Certains se déplaçaient pour des raisons d'ordre économique, d'autres religieuses, pour répandre la bonne parole, celle de l'islam en particulier. Au début du vingtième siècle, il y avait non seulement les colporteurs qui se déplaçaient d'un pays à l'autre sans tenir compte des frontières tracées après la conférence de Berlin (1885), mais aussi ceux qui, pour des raisons personnelles, à la recherche du savoir, se dirigeaient vers certains lieux comme Kankan (en Guinée). Il faut ajouter que les guerres de Samory (capturé en 1898 par les Français et mort en 1900, déporté au Gabon), ont provoqué aussi un certain "exode" : de nombreux guerriers ont dû déserter l'armée, se sont installés là où ils pouvaient, se sont mariés, ont eu de nombreux enfants en Côte d'Ivoire... De manière générale, les frontières héritées de la colonisation ont mis du temps à être intériorisées par les populations. Jadis on se déplaçait donc par nécessité, parce que c'était la guerre, on fuyait devant l'ennemi ou on désertait l'armée. On pouvait s'installer dans une région d'accueil. On se déplaçait pour des raisons d'ordre économique et commercial, en suivant des routes renommées, ou des chemins de traverse découverts par soi-même. On se déplaçait parce qu'on avait envie de savoir; on se déplaçait loin de chez soi pour aller consulter un guérisseur ou un devin de talent. S'agissant des voyages en vue du savoir, "voyages initiatiques", la plupart du temps, on revenait chez soi. Il y eut quelques cas isolés de voyages de l'Afrique vers l'Europe comme celui d'Anniaba d'Assinie vers la France. Aujourd'hui, on part de chez soi souvent dans l'urgence pour des raisons d'ordre politique et économique, mais aussi parce qu'il y a la guerre. Je pense à tous les intellectuels des deux Congo, du Rwanda et d'autres pays africains qui ont dû partir ces dernières années... On va s'installer ailleurs parce que de réelles menaces pèsent sur la vie des individus.

Qu'est-ce qui pourrait inciter les jeunes à rester ou à revenir en Afrique après avoir découvert le monde?
Pour inciter les jeunes à rester : que l'Etat joue son propre rôle, mettre en place des structures qui prendraient en compte les aspirations des populations. Que les populations changent de mentalité, ce qui n'est pas chose facile. Qu'elles n'attendent pas toujours tout de ceux qui sont allés à l'école et ont un petit métier et surtout pas de ceux qui travaillent avec leur esprit... Qu'il y ait dans nos pays une place publique où la parole et la pensée peuvent être libres, en dehors de toute "politique politicienne" au service de tel ou tel pouvoir...

Vous avez choisi de rester en Côte d'Ivoire et de braver la tourmente alors qu'il aurait été facile pour vous de vous exiler en France ou ailleurs. Qu'est-ce qui vous retient en Côte d'Ivoire?

Je ne peux dire ce qui me retient en Côte d'Ivoire. Après tout c'est mon pays. C'est là où je suis née et on reste toujours attaché à son pays. Je peux dire aussi que je suis "citoyenne du monde", je voyage beaucoup, invitée à de nombreuses manifestations internationales, participant souvent à de grands débats sur l'avenir de l'humanité. En 1999, j'ai été invitée par l'UNESCO, à prendre part à un projet de livre intitulé "Lettres aux générations futures", un ouvrage coordonné par Roger-Pol Droit. Le livre est paru en novembre de la même année, aux éditions UNESCO, collection "Cultures de la paix". En faisant ce travail, j'ai compris qu'il fallait dire aux jeunes qu'être humain n'a pas de prix, que malgré toutes les inventions technologiques qui interviendront d'ici 2050, cela ne doit pas empêcher que l'on se dise bonjour entre amis et entre ennemis, que les êtres humains continuent d'avoir un corps d'humain avec toute la sensibilité et toute la sensualité que cela comporte, que l'on puisse encore prendre un pot ensemble en dehors des "affaires" et du marché... J'exhorte les générations futures à regarder l'horizon, toujours plus loin, à traverser toutes les frontières. C'est une idée qui m'est chère. On peut aimer son pays et reconnaître que son voisin a aussi un beau pays ou un pays habitable. On peut aussi tout faire pour que son propre pays soit un pays habitable. Depuis un certain temps, tout mon travail - aussi bien littéraire que théorique - tourne autour de "l'habitabilité des territoires", en particulier ceux de mon propre pays, la Côte d'Ivoire, où les uns et les autres continuent à se regarder "en chiens de faïence"! L'ivoirité, ici, se dit ou ne se dit pas mais sévit dans les mots, les regards et les comportements ; c'est malheureusement une "grande trouvaille" qui nous divise pendant que la crise économique s'installe lentement....
J'aurais pu partir, certes, m'installer ailleurs, vivre mieux, peut-être, publier plus de livres. Dans mon pays, je n'échappe pas aux contraintes de toutes sortes : ici, penser c'est porter une croix tous les jours mais pour l'instant, je m'accroche sous quelques regards ébahis. La politique politicienne qui nourrit sa femme et son homme ces temps-ci ne m'a pas encore emportée, Dieu merci! On rame tous les jours, financièrement et moralement. (...)

Dans les villes - et surtout à Abidjan - on retrouve les femmes à l'Assemblée Nationale, responsables de partis politiques, responsables d'ONG, chefs d'entreprises, magistrates, médecins, ministres, professeurs, grandes ou petites commerçantes, propriétaires de "maquis" etc. Les femmes cherchent leur place partout dans la société ivoirienne. Il n' y a plus de métier "réservé". C'est vrai qu'elles pourraient être plus nombreuses à des postes de prise de décisions et que ce n'est pas encore le cas. Symboliquement, les soeurs et les mères jouent un rôle extrêmement important. Même si elles ne sont pas toujours sur le devant de la scène politique ou économique, elles sont dans l'ombre et tirent quelques ficelles.


Il a paru important à la rédaction du JSC de mettre en évidence à travers l'action et le travail de Tanella Boni, professeur de philosophie, poète et écrivain, que l'on n'oublie pas ce pays fantastique qu'est la Côte d'Ivoire. Tanella Boni enseigne à la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines de Cocody (Côte d'Ivoire). Son oeuvre littéraire comprend plusieurs romans, des recueils de poésie et des livres pour les enfants. Son dernier recueil de poésie (enrichi de trois encres du peintre Jacques Barthélémy) s'intitule Il n'y a pas de parole heureuse (Solignac - France: Le bruit des autres, 1997). Au nombre des très nombreuses études publiées par l'auteur au cours de ces dernières années, on relèvera: La Tolérance (1997); Grobli Zirignon (1998); Carnet de route (1998); Ecritures et savoirs (1998); Entretien avec Tiébéna Dagnogo, peintre et sculpteur (1999); "Nous en avons assez de mourir, nous voulons vivre pour l'Afrique (Nocky Djedanoum)" (2000), Internet, le temps et la tradition orale (2001)
Email:bonita@globeaccess.net
E ntretien de Jean-Marie Volet of the University of Western Australia que l'on vous engage à lire dans son intégralité sur le site web très riche!


Jean-Marie Volet est Chargé de Recherche à l'Université de Western Australia, Perth. Il partage son temps entre sa recherche sur la lecture, Mots Pluriels et la mise à jour du site Lire les femmes écrivains et la littérature africaine francophone. Quelques articles récents ou en cours de publication: "La Lecture ou l'art de réinventer le monde tel qu'en nous-même", Essays in French Literature 37 (2000), pp.187-204; "Peut-on échapper à son sexe et à ses origines? Le lecteur africain, australien et européen face au texte littéraire", Nottingham French Studies 40-1 (2001), pp.3-12; "Du Palais de Foumbam au Village Ki-Yi: l'idée de spectacle total chez Rabiatou Njoya et Werewere Liking", Oeuvres & Critiques XXVI-1 (2001), pp.29-37; "Francophone Women Writing in 1998-1999 and Beyond: A Literary Feast in a Violent World", Research in African Literatures 32-4 (2001), 187-200.
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[ Texte deTanella Boni]           [La Une de Janvier 2004]         [Le Plan du site]