ORC'EC
Le temps avait fini son compte à rebours
et cinq siècles s'étaient écoulés dans le
calendrier julien.
Les nuages accumulés dans le ciel romain de Kurnos étaient
devenus si sombres qu'ils masquaient désormais la vue des dieux
antiques. Mais quelques grandes trouées flamboyantes perçaient
la voûte céleste pour illuminer les nouvelles allégories
monothéistes.
Ors'Ec éprouvait un étrange sentiment sur la dualité
de sa personnalité et l' étrange évolution des évènements.
Comme Es'Roc il était acteur au sein d'une image familière
dans son environnement naturel.
Mais comme Cre'Os et Es'Rose il était aussi spectateur d'images
extérieures sur l'arrivée des Mycéniens des Grecs
et des Romains, puis leur déclin et départ.
Ors'Ec avait pris conscience du caractère éphémère
des institutions établies sur son sol.
Il apprit, dans une seconde nature, à être patient dans la
pénombre, la durée et l'attente d'une déconfiture
qui ne manquait jamais de se produire.
Bien qu'extérieures et éphémères, ces images
étaient dangereuses pour Ors'Ec qui mobilisa donc tous ses moyens.
Le plan d' Ors'Ec consista essentiellement à prendre du recul par
rapport aux évènements et à les tourner en dérision.
Jadis les descendants de Cre'Os avaient observé la déformation
du cercle grec en kolokunthis-citrullus irrégulier de mauvais genre
comme la pastèque.
C'est désormais Ors'Ec qui notait la cucurbitation du carré
romain dont les contours parfaits prenaient maintenant la forme douteuse
d'une courge.
L'enveloppe rigide du symbole, était devenue souple puis perméable,
au point de disparaitre par liquéfaction.
Toutefois, ouverte à tous vents, elle avait libéré
ses semences sur le terrain.
Ors'Ec assista à l'impensable jusant romain.
Aléria la carrée sombrait et s'ensablait.
Comme une échelle verticale des marées, Aléria mesurait
toujours les flux irrésistibles humains puis leurs reflux inéluctables,
tel un marégraphe témoin de l'histoire des évènements
de l'île.
Les romains ayant baissé la garde, c'est une nouvelle marée
montante de Sarracenus Sarrasinois ou Sarrasins, plus communément
musulmans, qui déferlait maintenant.
Elle ne venait plus de l'est mais du sud et de l'ouest avec les noms terrifiants
de Vandales ou mystérieux de Wisigoths .
Leurs chevelures noires et hirsutes contrastaient avec la blondeur et
le bon ordonnancement des coiffures grecques et romaines. Chacun portait
en somme la couleur de ses blés.
Ors'Ec mobilisa donc son plan pour résister aux razzias tuiles
voûtes et herses sarrasines.
Le blé noir sarrasin était une plante robuste dont la semence
féconda la terre d'Ors'Ec.
Elle se mêla aux semences de la pastèque grecque et de la
courge romaine pour former des zigues originaux, parfois des zigotos forts
intéressants.
Mais les choses se gâtèrent lorsque les sarrasins voulurent
accaparer tous les couloirs aériens du ciel de Kurnos pour la pénétration
de leur Dieu.
La coupe étant pleine Grégoire le Pape modifia le calendrier
et accourut avec son armée de goupillons pour stopper cette intrusion.
Les goupillons s'avérant inopérants Grégoire fît
appel aux sabres, chez ceux qui en possédaient à l'époque.
L'on assista alors à une succession de sous-traitances destinées
à assurer l'ordre sur l' île.
Elles vinrent toutes de l'est, commencèrent par l'intervention
des marquis de Toscane, puis des archevêques de Pise, plus tard
des Sociétés financières, enfin de la République
de Gênes.
Ors'Ec eut le sentiment que grâce à l'ancienneté et
avec l'aide de Dieu son statut s'améliorait.
D'abord pourchassé, puis devenu spectateur, il était maintenant
tenancier, non pas d'une simple tenure, mais d'un grand théâtre
où se succédaient les représentations de l'histoire,
jouées par des troupes venues de l'extérieur.
Il était toujours présent aux levers et baissers de rideaux,
comme régisseur permanent des séances. Ors'Ec observait,
jugeait, appréciait, critiquait, applaudissait ou sifflait les
personnages.
Il tirait en somme les ficelles et beaucoup d'avantages de sa présence
aux premières loges.
Avec un peu d'imagination il pouvait même considérer qu'il
avait seulement délégué provisoirement certaines
fonctions sociales aux hôtes de son territoire.
Il portait certes en lui le secret désir de constituer avec ses
semblables sa propre troupe pour jouer sur le devant de la scène
sa propre histoire, en pleine responsabilité.
Mais il savait qu'il était le vrai maître à bord,
sur une île qui n'était qu'un théâtre d'opérations
pour les puissances étrangères.
De surcroît dans ces périodes troublées, ses hôtes
lui apportaient de l'extérieur, à domicile, les informations,
la modernité et la sécurité qui lui étaient
nécessaires.
Et puis Ors'Ec détenait un grand secret.
Lui et ses semblables etaient seuls a posséder la MEMOIRE .
Avec cette mémoire Ors'Ec voyait, entendait et ressentait l'île
mieux que les visiteurs.
Il en percevait la face cachée au commun des mortels, la dimension
mystérieuse seulement accessible à ceux qui comme lui avaient
acquis par expérience le talent, la sensibilité et la connaissance
magique des choses locales.
Il ne découvrait pas les images mais les re visionnait après
ses ancêtres.
Les spectacles qu'il contemplait étaient donc la superposition
de nombreux clichés antérieurs qui créaient un champ
visuel de grand relief, à l'intérieur duquel il était
agréable de pénétrer car chaque détail évoquait
des souvenirs et des émotions familières.
De même, les sons qu'entendait Ors'Ec étaient ceux qui avaient
étés mille fois émis et écoutés par
ses ancêtres.
Ils se juxtaposaient avec leurs variantes et leurs différences
dans une sorte d'enceinte sonore assurant une reproduction riche équilibrée
et pleine d'émotions collectives.
Dans le même ordre d'idées Ors'Ec ressentait des sentiments
déjà éprouvés antérieurement, dont
il enrichirait à son tour la descendance.
Dans une configuration si pertinente en perceptions et senti- ments les
paroles n'avaient plus tellement d'utilité.
Pour communiquer, Ors'Ec et ses semblables n'éprouvaient pas le
besoin de jouer sur les mots. Ceux ci restaient dans leur racine, le "muttum"
ou "grognement".
L'essentiel de la communication était la mémoire commune
des images, des sons, des émotions, sur un sol bien circonscrit
conservant lui aussi le souvenir de ses origines, dans un profond bruissement
qui n'était perceptible qu'aux initiés.
Plusieurs siècles allaient encore s'écouler.
La grande variété des semences continuait de transformer
chaque individu en véritable spécimen.
A la suite d'un court entracte sur la scène du théâtre
des opérations dont il était le régisseur, Ors'Ec
allait bientôt devenir Corse.
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ici le JSC fera suivre...