C'Rose

C'Rose vivait il y a 2260 ans dans une inquiétude croissante. Depuis l'heureux contact de ses ancêtres avec les Mycéniens, les choses avaient bien changé.
C'etait la faute des géographes.
Avant l'invention de la géographie, chacun restait planté dans la quiétude d'une place assignée par le sort, à l'abri de l'immense diversité du monde.
Lorsque les géographes apparurent ils naviguèrent et dressèrent méthodiquement les plans sommaires de leurs observations patatoïdales.
Alors terres et mers émergèrent à nouveau, comme si elles naissaient une seconde fois, pour la connaissance et la convoitise des hommes.
Recensée et localisée par Hécatée de Milet sous le nom de Kurn'Os, l'île de C'Rose, qui n'était qu'un lieu d'escales fortuites devint ainsi un but convoité dans les trajets maritimes, d'autant plus que sa longitude qui reliait des cités comme Byzance Rome et Barcelone était idéale .
Les Grecs y étaient revenus, mille ans après les Mycéniens, pour fonder le comptoir d'Alalia, relais entre continents et îles.
Ils voulurent aussi recouvrir Kurn'Os d'une sorte de grande cloche immatérielle contenant les Cieux et les Dieux, à l'instar de leurs théâtres, dont l'enceinte formée d'un base matérielle évasée et d'une voûte subjective renfermait hommes et divinités dans une parfaite résonance.
Les habitants de Kurnos avaient résisté à ces étreintes, pressentant qu'elles les affubleraient d'un passé étranger, les empêtreraient dans des traditions et des vestiges artificiels. Préférant vivre au présent, originalement, existentiellement, à la manière d'Es'Roc et de Cre'Os, ils s' étaient employés, dés que les grecs avaient le dos tourné, à détruire tout ce qui était temple, théâtre où cloche.
Or les grecs étaient souvent détournés car ils avaient maille à partir avec les Etrusques qui convoitaient également Kurnos.
Toutefois cette époque laissera une trace indélébile dans les comportements.
En Grèce antique Démos, le Peuple, détenait Kratos, l'autorité. Le gouvernement du peuple par lui même, au moyen de la démocratie directe.
Les habitants de Kurnos ont donc acquis le goût forcené de la politique de la justice et de la démocratie ainsi que le don de pressentir et prévoir la modernisation des institutions politiques.


C'Rose assista, sans être directement concerné, à la conquête d'Alalia par les Romains qui chassèrent les Grecs.
Le comptoir où dominaient les formes rondes fût rasé puis reconstruit avec des lignes droites, sous le nom d'Aléria. .
Alors C'Rose découvrit le rectangle et le carré.
Ces nouvelles formes caractérisaient les armes, l'ordonnance-
ment militaire, les arts, l'architecture, la rigueur de la morale et du droit. Chaque chose, chaque idée semblait tracée au cordeau pour tendre vers l'impeccable.
C'est dans ces cadres que les romains entreprirent leurs affaires en Kurnos riche de possibilités.
C'Rose se révolta, mais chaque révolte entraîna des punitions. Le rapport de force étant trop inégal C'Rose inventa la courbe qui lui permit de contourner judicieusement les difficultés en évitant les affrontements directs.
Il excella dans cet art et composa un personnage qui restera complexe et ambigu dans l'histoire.
Il perdit son monolithisme, se dota d'homochromie et devint capable d'harmoniser sa conduite, en permanence ou temporairement, au milieu environnant.
Il n'était plus isomorphe car les composantes de son mental pouvaient revêtir des formes différentes, au gré des circonstances.
En admettant qu'il y ait un lien entre les mathématiques et le cérébral on peut même postuler qu'une modification algébrique de son homomorphisme etait survenue, comme chez un mutant.
Il devint si difficile à cerner que les avis délivrés à son égard pouvaient être diamétralement opposés.
C'est ainsi que Diodore de Sicile louait la qualité des descendants de C'Rose pour leurs rapports sociaux empreints de raison et de justice, alors que Strabon soulignait leur férocité.
C'Rose et ses amis, à tour de rôle, en fonction des humeurs et nécessités, pouvaient vivre soit en osmose économique avec les romains dans les plaines, soit en conflit sur les crêtes fortifiées .
Ces comportements flexibles, motivés par une réalité de résistance, allaient se perpétuer pendant des millénaires dans les caractères de sa descendance, malgré l'oubli de leurs origines.
Les romains imposèrent leur langue. C'Rose ne s'y déroba pas car elle enrichissait ses communications sonores, la variété des déclinaisons latines de "Rosa" l'en avait persuadé..
Les romains introduisirent aussi les cultes solaires et C'Rose fût témoin d'un étrange oracle rendu prés de l'étang de Diane par le Roi Soleil.

La puissance de ce dieu était alors au zénith puisqu'il avait à cette époque absorbé toutes les autres grandes divinités solaires comme Apollon-Hélios-Sarapis-Sol invictus- Mithra, sans compter que, de notoriété, on lui attribuait aussi la création de Bouddha, des Incas et même des Empereurs du Japon.
C'est dire l'importance de cet oracle.
"L'accueil des habitants de Kurnos a été sobre grave et respectueux. alors que dans les autres îles et continents ma représentation a été paillarde, grivoise, égrillarde.
C'est donc uniquement à Kurnos que je dévoilerai un jour les secrets de ma puissance physique. L'étude de mon énergie sera alors au centre des préoccupations de Kurnos qui en détiendra l'exclusivité"
Cet oracle a été oublié par les descendants de C'Rose, à l'exception de quelques rares spécialistes éclairés.

Le temps passa à nouveau et bascula droit devant dans le calendrier de l'ère chrétienne.
Puis de mauvais nuages s'amoncelèrent dans la partie romaine du ciel de Kurnos.

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