Cre'Os

Cre'Os vivait en paix sur l'île, il y a 3500 ans, bien après son ascendant Es'Roc dont il avait gardé toutes les racines, mais bien avant l'invasion des romains et ceux qui les avaient précédés.
Cre'Os avait accompli beaucoup de progrès en chasse, pastoralisme, agriculture et communications.
Mais il était resté piètre navigateur et ne s' était jamais hasardé vers les autres îles, dont il devinait pourtant la présence au loin.
Résigné à tâtonner de l'intérieur les limites territoriales de son pays, il avait finit par en cerner la forme patatoïdale et à prendre conscience de son isolement.
Dans ce monde clos Cre'Os ne pouvait communiquer qu'avec ses semblables. Il le fît intensément dans le silence des habitats groupés. Au sein des quartiers de montagne, chacun devint peu à peu dépositaire des mêmes sentiments et mêmes pensées, avec une étonnante parcimonie de paroles
Cre'Os communiquait aussi toujours à distance avec les dauphins, dans une concentration qu'il avait pris l'habitude de souligner par des froncements de sourcils drolatiques.
Mais il se lassa et fût envahi par d'immenses aspirations.
Il n'allait pas tarder à en satisfaire quelques unes en entrant en contact avec le peuple Mycénien de la mer.
Mycènes, village de Grèce, était la capitale des Atrides, descendants d'Atrée, dont les plus légendaires énergumènes étaient Agamemnon et Ménélas.
Les Mycéniens étaient des navigateurs qui sévissaient dans la mer Egée.
Aprés des essais de cabotage, ils allèrent d'îles en îles dans les Cyclades.
Puis ils s'enhardirent, contournèrent les péninsules environnantes et arrivèrent en vue de Cre'Os qui aperçut alors d'étranges nuages qui glissaient au loin.
Il se concentra, fronça les sourcils puis les autres accessoires de son visage, testa farouchement chaque froncis. En vain. Il ne parvenait pas à entrer en communication avec ces manifestations d'un type nouveau.
Les nuages se rapprochaient lentement et Cre'Os assista à l'émergence de grandes voiles sur d'étranges coquilles flottantes autour desquelles les dauphins s'agitaient frénétiquement, en fidèles agents de renseignements..

Leurs messages n'étaient pas alarmants mais favorables aux arrivants et annonçaient même une issue mystérieuse, bienheureuse et inespérée.
Rassuré Cre'Os assista au débarquement des curieuses coques. Lui qui ne connaissait que les aspérités, les angles d'observation et leurs projections rectilignes, découvrit pour la première fois l'existence des "cercles".
Il faut dire que les Mycéniens, à force de girer dans les Cyclades autour des îles en "OS", comme Skyr'Os, Ten'Os, Par'Os, Nax'Os, Mykon'Os, les avaient inventé, assimilé et domestiqué.
Les cercles se trouvaient dans les ornements, habits, bijoux, céramiques, orfèvrerie, tenues. Ils figuraient dans les armes, carquois, boucliers. Ils affectaient les cheveux, trés bouclés, les tatouages et même les muscles des corps.

Les Mycéniens étaient maintenant disposés en ronds sur la plage et tenaient de mystérieux conciliabules, dont l'enjeu semblait être la répartition d'un groupe de jeunes créatures féminines enchaînées.
Un meneur lançait de temps en temps un ordre "Pan Kratos"
Cre'Os assistait alors à d'étonnants combats dans des cercles constitués par l'assistance. Chaque fois deux adversaires s'affrontaient à mains nues. Les prises étaient portées au dessus la ceinture. Chacun cherchait à renverser l'autre sur le dos. Parfois les adversaires combattaient avec les poings, sans furie, courtoisement.
Cre'Os riait de ces combats empreintés, futiles, peu efficaces.
Sa conception de la lutte, terrible stratégie à issue rapide, était différente. Il en éprouvait maintenant presque de la honte.
Cre'Os remarqua dans le groupe des femmes une créature d'une prodigieuse beauté qui lui coupa le souffle.
Contrairement aux autres filles captives elle était brune. Par rapport aux compagnes de Cre'Os elle avait les cheveux bouclés et les yeux clairs ouvrant sur des profondeurs vertigineuses.
Soumis à une incommensurable attraction, Cre'Os allait lui aussi crier "Pan Kratos" lorsque le film des évènements s'accéléra. L'esclave aux yeux insondables échappa à ses ravisseurs, courut vers la rive, s'élança dans l'eau, fût aussitôt prise en soutien par le surgissement de plusieurs dauphins protecteurs aux aguets.

Lorsque les grandes voiles mycéniennes s'éloignèrent, les dauphins, dans de joyeuses et indescriptibles dauphinades, ramenèrent l'esclave à terre.
Puis les voiles disparurent à l'horizon, laissant derrière elles le cercle, la femme mystérieuse qui se nommait "Phaist'Os", le bienheureux renouveau de Cre'Os et le cercle, dont la découverte allait affecter le comportement de Cre'Os.

Cre'Os sublima la forme de son territoire en un cercle dont il occupait le centre. Il avait ainsi, comme une caméra tournant autour d'un axe, une vue panoptique sur l'intérieur des choses, sur l'insondable, l'indicible, l'ineffable et même l'invisible.
L' individualisme et le sentiment de puissance de Cre Os firent donc de nouveaux progrés, à la tangence de l'acceptable.
Il disposait maintenant d'un symbole complexe dans lequel les angles de perception se croisaient harmonieusement sur un cercle.
Il utilisa également cette forme, décidément très commode, pour ses besoins, ce qui changea son existence.
Il agença notamment en enceintes arrondies "Torre" ses quartiers d'habitation et en cercles les tumulus de ses sépultures .
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