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- Quand avez-vous découvert Sherlock Holmes et ses aventures ? Un souvenir, une anecdote précise à ce sujet ?
A l'adolescence, en même temps que je découvrais Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Edgar Poe et Baudelaire. C'est pour pouvoir imiter Sherlock Holmes que, collégien, j'ai même volé des éprouvettes et des ballons d'essai pour me livrer à des expériences de chimie en chambre. Je me suis arrêté après avoir vérifié, que le carbure de calcium en contact avec de l'eau produit effectivement de l'acétylène et que celle-ci est un gaz particulièrement inflammable dont la combustion peut totalement noircir les murs, asphyxier l'apprenti chimiste détective et effrayer sa grand-mère.
- Votre aventure de Sherlock préférée dans le Canon ? Pour quelle raison ?
Le Traité naval parce qu'il contient, comme dans l'Escarboucle bleue ou la Figure jaune, les merveilleuses présomptions du détective à partir d'un simple objet ou d'une trace infime. Mais aussi parce que, là, cet art de la lecture des indices permet de dénouer une intrigue ayant une dimension géopolitique. Les deux premiers chapitres d'Une étude en rouge sont, pour moi, des relectures indispensables. A la fois comme moment de la rencontre Holmes-Watson et comme exemple d'une narration audacieuse qui fournit au lecteur, dès le départ et de manière brutale, presque bâclée, la fiche signalétique du héros.
- Votre apocryphe ou pastiche préféré ?
Le pastiche du tibétain Jamyang Norbu intitulé Le Mandala de Sherlock Holmes (Editions Philippe Picquier) est, pour moi, un pur chef d'oeuvre d'intelligence intertextuelle. Une merveille d'ironie qui a aussi une dimension militante, politique et morale.
- Le raisonnement, la déduction façon Holmes, vous y
croyez ?
Autant que le docteur Edmond Loccard qui, dès 1924, en publiant Policiers de roman et de laboratoire incita les policiers modernes à s'inspirer des méthodes de Sherlock Holmes.
- Vous arrive-t-il, parfois, d'utiliser ou de vérifier ses méthodes, que ce soit la déduction basée
sur l'observation et la mise en relation des éléments observés et le fameux "Une fois éliminé l'impossible, il reste l'improbable" ?
Bien sur ! C'est ce que j'ai tenté de faire avec la découverte de l'incroyable manuscrit de mon arrière grand oncle Ugo Pandolfi. Il me fallait éliminer l'impossible et vérifier si l'improbable pouvait être la vérité. J'ai fait mon Sherlock Holmes. J'ai mené mon enquête. Mais avec les moyens de la modernité. L'informatique et les bases de données ont remplacé la loupe et les réactifs chimiques. J'ai fait comme les policiers d'aujourd'hui qui manient le décryptage automatique et la linguistique quantitative pour identifier les auteurs d'un message anonyme ou d'une revendication terroriste. C'est seulement après ces investigations que je pouvais présenter La Vendetta de Sherlock Holmes au lecteur.
- Au fait, vous préférez, s'agissant de "La Vendetta de Sherlock Holmes", le terme de pastiche ou d'apocryphe ?
Comment pouvez vous être aussi perfide et cruelle, vous, romancière, avec quelqu'un, comme moi, qui n'a aucune imagination ? Il me semble évident que la Vendetta ne peut être qu'apocryphe. Et au double sens du terme ! D'abord parce qu'au début, à la découverte du manuscrit, son authenticité même est douteuse. Ensuite parce qu'il est, selon moi, indéniable aujourd'hui que la Vendetta de Sherlock Holmes est désormais un texte biblique non canonique.
- Ecrire un Holmes, cela vous titillait depuis longtemps ou est-ce bien la lecture du "Mandala de Sherlock Holmes" qui a constitué le déclic ?
Le vrai déclic, c'est la découverte du manuscrit dans une ruine de Serra di Scopamene en Corse du sud. Mais il est vrai aussi que le Mandala de Sherlock Holmes écrit par Jamyang Norbu a déclenché chez moi une folle envie de lire une version corse du « grand hiatus ». Trouver à présent une telle histoire en librairie, me procure une joie intense et un malin plaisir.
- L'idée posée, le passage à l'écriture a-t-il été rapide ou avez-vous auparavant mûri un peu le projet,
en prenant par exemple le temps de réviser le Canon et d'accumuler de la documentation ?
- Ou bien avez-vous fait des recherches, cherché de la doc' à mesure que le roman se construisait, que votre récit avançait ?
- La structure, assez conforme à la tradition des récits qui s'inspirent du Canon (un journal, des notes que l'on retrouve dans une malle ou une vieille cache et dont on découvre qu'il s'agit là d'un document précieux sur la vie de Holmes) s'est-elle imposée d'emblée ?
Comme Sherlock Holmes le dit, je crois, à son compagnon corse dans les environs d'Evisa : il y a longtemps que je ne me pose plus les questions auxquelles je ne peux pas répondre.
- Vous faites souvent allusion à Réouven. Un des meilleurs auteurs à avoir repris le récit des aventures de Holmes, selon vous ?
L'assassin du boulevard et le Bestiaire de Sherlock Holmes comme toutes les Histoires secrètes de Sherlock Holmes (rassemblées en 2002 aux Editions Denoël avec une belle préface de Jacques Baudou) placent sans conteste René Reouven au sommet de l'holmésologie francophone et anglo-saxonne. Je crois même, et le manuscrit de mon ancêtre Ugo le confirme d'une certaine manière, que Reouven c'est parfois Holmes lui-même comme Glenn Gould affirmait être Bach en personne quand il interprete le Clavier bien tempéré. De plus il ne faut jamais oublier que c'est bien René Reouven qui a, le premier, exploré la piste corse en découvrant un lien entre Moriarty et l'école du crime de Sartène.
- Certains considèrent que pour écrire sur Holmes, il faut être anglais. Qu'en pensez-vous ?
C'est d'autant plus faux que l'on sait maintenant grâce au manuscrit de la Vendetta que Watson et Conan Doyle n'ont pas hésité à quasiment plagier le journal du compagnon corse de Sherlock Holmes.
- Suis-je dans le vrai en pensant que vous vous êtes amusé, vous vous êtes fait plaisir en écrivant ce roman ?
La Vendetta de Sherlock Holmes procure en effet un plaisir immense. Un de ces plaisirs qui commence lentement, progresse, se traîne un peu parfois, puis s'amplifie, explose, enfin, mais sans s'éteindre et se poursuit comme par vagues. C'est une sensation très agréable, j'imagine, pour le lecteur. Personnellement, c'est ce que je ressens. C'est presque physique, si j'ose dire. Il me semble, dans tous les cas, que ça fonctionne !
- Trouver un éditeur... Facile ? Pas facile ?
Il m'a été très difficile surtout de résister à la précipitation de mon éditeur. Il fallait cependant être un peu patient avant de révéler au monde la face cachée du plus grand détective de tous les temps. Mais Pierre-Aymar de Broissia, fondateur des Editions Little Big Man, et Pierre-Paul Battesti, directeur de la collection « Les voyageurs oubliés » me « chouchoutent » vraiment. Ils sont admirables. Ils m'ont même offert, avec un artisan d'Ajaccio, une collection de T-Shirt pour la sortie en Corse de la Vendetta. Ils sont superbes en rouge, en blanc ou en gris. Ils existent dans toutes les tailles. Je n'ose pas imaginer ce qu'ils vont inventer d'ici la sortie nationale du livre qui est prévue pour octobre !
- Vous donnez à voir un Holmes qui tout en étant très Holmes ne ressemble pas au portrait qu'en dresse John Watson : plus enclin à apprécier la bonne chère et le vin du Cap (du Nicrosi ?), moins sujet à ces fameuses crises d'abattement souvent décrites par Watson, et loin d'être nul en littérature... Et littéralement fou de miel (je le savais féru d'apiculture, mais là...) Le bon Dr Watson aurait été un brin jaloux de son ami, croyez-vous ?
L'hagiographie de Sherlock Holmes par John Watson n'est que le résultat d'un travail romanesque commandé alors que le journal de Ugo Pandolfi décrit le Sherlock Holmes historique. Il est évident que Watson est jaloux de son ami détective et sans doute se venge t il en le décrivant comme il le fait, de la supériorité que lui impose Sherlock Holmes. Il est indéniable, par exemple, que Watson prête à Holmes une misogynie et une inculture qui n'appartiennent qu'à l'hagiographe.
- Maupassant est aussi, quoique mort, un personnage important de ce roman. But why ?
Guy de Maupassant est un personnage central de cette aventure corse du célèbre détective parce qu'il relie tous les fils du périple de Sherlock Holmes dans notre île. Au fond, le criminel Moriarty, quelle que soit sa véritable identité, n'est-il pas « le Horla » de Sherlock Holmes ? Il faut savoir que Conan Doyle qui, lui-même, littérairement, avait tenté d'éliminer Sherlock Holmes, affirma à des journalistes américains : « si je ne le tue pas, c'est lui qui me tuera ». En 1887, Guy de Maupassant achève sa nouvelle « Le Horla » par cette phrase : « Il n'est pas mort...Alors..alors...il va donc falloir que je me tue, moi ! »
- Etre holmesien, selon les holmesiens, c'est notamment, sans sombrer dans la folie pour autant, se prêter au Jeu : contribuer à l'étude de la vie de Holmes en tant que personnage réel. On peut donc dire que vous êtes holmesien, ou à tout le moins que ce roman l'est ?
Jusqu'à la découverte du manuscrit de Ugo Pandolfi, je n'étais pas holmésien. Je croyais comme tout le monde que Sherlock Holmes n'était qu'un personnage romanesque. J'évite soigneusement de sombrer dans le délire. Mais je dois reconnaître que je crois sérieusement à l'authenticité du manuscrit de mon arrière grand oncle. Et du reste depuis la parution de la Vendetta, je ne me sens plus seul dans cette foi. Sans doute s'agit-il des effets de mon propre double-je(ux) ! C'est contagieux me semble-t-il.
- Et Ugo Pandolfi, votre arrière-grand-oncle ? Est-il seulement une création ? Ou bien est-ce une re-création ? Je veux dire : Jean Crozier a-t-il réellement parmi ses aïeux un Ugo Pandolfi qui pour une raison ou une autre lui est cher, auquel il a voulu faire un clin d'oeil, un hommage, et qu'il a réinventé en fonction des besoins de son récit ?
Si Ugo Pandolfi était une création ou une re-création, il ne figurerait pas sur la couverture du livre comme seul et unique auteur de la Vendetta de Sherlock Holmes. Sauf à imaginer que celle-ci ne soit qu'une vaste récréation... A vous et aux lecteurs d'éliminer l'impossible !
- De même, je peux me tromper, mais il me semble que le personnage de la grand-mère d'Ugo n'est peut-être pas tout à fait une création. Il y a une émotion particulière à l'évocation de cette femme de bien. Si je me trompe, alors bravo !
C'est votre question la plus terrible. Je ne vous répondrai franchement qu'en tête à tête. Si vous tenez tout de même à évoquer ce sujet : sachez que j'espère simplement que vous vous trompez.
- Détail amusant : l'expression "c'est élémentaire" (jamais employée par Holmes dans le Canon) est présente... Mais c'est Ugo qui l'utilise...
La Vendetta de Sherlock Holmes est un texte biblique non canonique. Il n'est donc pas si étonnant de découvrir qu'au-delà de l'orthodoxie du canon, les dérives du culte (au théâtre et au cinéma surtout) aient retrouvé quelques choses de la vérité des origines.
- Holmes a des origines françaises par sa mère.Aurait-il pu, selon vous, être corse ? Il montre en tout cas une étonnante aptitude à "capter" l'île et les insulaires.
Etre ou ne pas être corse est pour moi une question indécidable. Ce qui est sûr c'est que paradoxalement c'est par Holmes qu'Ugo Pandolfi apprend beaucoup de choses sur les réalités de son île. D'autre part, Sherlock Holmes, le détective, agit en Corse comme un justicier. Il exécute une sentence. Il se venge. A la différence de son compagnon corse, Sherlock Holmes ne sera jamais Hamlet.
- Nous sommes en 1893. Pourtant, au travers des conversations entre Ugo, Holmes, Ors'Antò et O'Near, on a le sentiment à la lecture de leurs propos que peu de choses ont changé en un siècle et demi. Notamment en Corse... Tout tremble et rien ne bouge ?
Peut être que tous ces tremblements ne servent au fond qu'a maintenir des ordres bien établis. En tant que citoyen, je me sens un peu responsable. Mais pas coupable !
- Le plus beau compliment que l'on pourrait vous faire concernant ce roman ?
Me traiter de romancier ? Mais ce serait commettre une terrible erreur !
- Holmes a 150 ans, cette année. Le cadeau que vous auriez aimé lui offrir ?
Un billet d'avion Londres-Ajaccio pour le premier charter de tourisme littéraire organisé en hiver pour les holmésiens d'Europe, d'Amérique et d'Asie à destination de la Corse.
Interview originale d' Elisabeth MILLELIRI Journaliste du magazine Corsica, qu'elle nous a offert très gentillement. Elle est aussi romancière, et a édité plusieurs romans policiers....
Vous pouvez voir ses articles en lignes sur Internet en cliquant ici.... |
Vous pouvez après lecture du livre déposer vos commentaires sur le site de la Société Sherlock Holmes de France
Le guide du routard en parle ici : http://www.routard.com/mag_ldr.asp
Et maintenant le Blog de l'auteur : http://scripteur.typepad.com/du_texte_clos/ |