Le repas printanier: tempuras de légumes et poiscaille,
salades diverses et bolée riz aux pousses de bambou, poissons
et poulpes crus sur feuille de montagne et daïkon en filaments,
sauces de radis râpé, délices sur délices arrosés de bière
et de saké puis, avec du thé vert, dégustation de cakes fourrés
aux cerises (j'aime le vert) avant les fraises…
Nous avons regardé les photos de l'aïeule (vêtue de blanc
et coupe au bol même teinte) seule au Burkina tenue par les
bras bien noire de femme peintre de fresque sur mur de terre
cuite, nous sommes tous présentés, avons bien rigolé, puis
après moult bouchées et lampées avons suivi notre hôte dans
la salle aux tatamis voisine, la salle de prière immense et
belle : fleurs et cloche d'or aux reflets rouges, bouquet
arrangé ikébanesque, bougies se consumant sur fond de parfum
d'encens, chant de l'hôte pour nous fesses sur nos pieds ou
sur petits repose-cul en osier tressé. Après quoi ultime cup
of green tea à l'étage assis en cercle avec chacun un rectangle
de cake (goût de cannelés) entre les doigts.
L'assiette rouge sur laquelle nous attendaient les gâteaux
disposés en diagonale, les vases blancs, les frontons de bois
laqués ajourés, l'escalier entre deux jardins intérieurs,
pénombres… c'était beau comme dans un traité d'art et usé,
vivant, paisible…
| Sinon on était à Nara mercredi. |
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Nara, la ville touristique du Japon.
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Son emblème est la biche : il y en a partout et en liberté,
mais tellement mal coiffées. Leur pelage tout sauf lustré.
Un peu sale et roulé dans la boue.
Beaucoup d'herbe desséchée et d'enclos pas trop léchés.
Des collégiens sortis de dessins animés (uniforme bleu marine,
grosse tête, grande bouche ouverte sur trou noir) nourrissent
les animaux de galettes à biche qui s'achètent partout. Attention
touristes : ne les mangez pas. Je l'avais lu dans le guide
mais bien sûr avant de quitter les lieux j'ai craqué : j'ai
donné cent cinquante yens au marchand (il les a mis dans la
sébile faite pour) et j'ai pu goûter ces biscuits : goût d'herbe
immonde. Je me les suis néanmoins descendus sans trop de conséquences
pénibles.
Nara c'est aussi le Todaiji : des statues en bois
gigantesques et grimaçantes, un air de paix flottant, de l'immensité
à la Indiana Jones, dans la simplicité la plus évidente. Habitués
! Les gens d'ici sont habitués à la statue de bouddha en bronze
la plus grande qui soit, aux deux rois gardiens qui se tordent
du haut de leur huit mètres, à ce rayonnant dieu plus petit
et tout doré jusqu'à l'auréole — une grande roue de parc d'attraction
du huitième siècle —, à ces deux autres guerriers dont l'un,
mon copain, dégaine sa plume prêt à barbouiller quiconque
viendrait embêter son gigantesque et paisible maître. Entre
pétales de lotus gravé d'or et papillon géant posé sur vase
à fleurs de lotus tout aussi énorme, nous ne nous sentions
pas petits pourtant mais bien à l'aise dans odeur boisée.
Paressant sur marche gorgée de soleil blanc, passant en revue
cadeaux achetés et empreints des v˜ux prononcés en allumant
encens (gratuit) à l'orée de l'entrée et cierge (payant mais
pas payés), nous avons écrits des cartes pas toujours bien
tournées, temps arrêté. puis ressorti dans bois au biche et
fin d'aprËm perché dans nigatsudo. Voilà pour Nara.
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On n'est plus dans le même pays.
Il est temps que l'on parte ou bien faudrait que je recommence tout
depuis le début : Kyoto sous l'auspice des fleurs se transforme mais
alors là du tout au tout. La cuvette est aujourd'hui sous la brume
; il fait au moins vingt degrés ; toutes les fenêtres sont ouvertes,
un petit garçon écoute Pierre et le loup juste à côté. C'est plutôt
l'ambiance courette italienne où l'on entend la moindre scène de ménage.
Les cerisiers c'est sûrement fragile comme des flocons de neige mais
c'est mousseux et vaporeux comme une robe d'Autant en emporte le vent.
Ça ne sent pas grand chose alors qu'il y a de ces buissons pas trop
jolis aux fleurs blanches ou roses communes en pommeaux qui font chavirer.
(Quand il commencera à faire humide paraît que ce sont les bambous
qu'on sentira partout.) Hier soir pour aller avaler un oyako on a
gravi une passerelle au dessus du carrefour qui nous mettait la tête
dans les fleurs : blanche neige n'était pas loin. Les cerisiers, les
cerisiers… Il y a aussi les magnolias : pas seulement blancs et majestueux
comme des bananes courtaudes dressées, mais petits et foisonnants
sur d'immenses arbres, ou mauves perçant toutes les frondaisons sur
le coteau ; des azalées rouges : un buisson vif en cascade depuis
le muret du temple modeste… Les fleurs sans feuilles encore ; avec
les feuilles ce doit être plus calme, moins stupéfiant. Le temps des
fleurs passe aussi. On ne le verra pas. Pour nous, Kyoto éternellement
sous les nuées écloses… Les Japonais pour marquer le coup font des
pique-niques arrosés de saké : hana-mi qu'on dit. On va y aller tantôt.
Au bord de la rivière, dans le jardin impérial ? C'est bondé everywhere
et on aime ça : le bordel et les braillements gais sous le comble
de la préciosité : les brassées de fleurs à cinq pétales dont certains
tombent, doucement, dans l'eau ou sur les fraises. On n'y est pas
encore. Mais les jours d'avant on a pu en observer d'autres. Dans
le jardin impérial après le concert classique d'élèves dimanche dernier,
à Nara mercredi ou hier soir dans le jardin qui borde la voie
ferrée désaffectée. Et dans tous les cas ce qui dominait c'était les
appareils photos posés sur trépied ; car en avril dans le Kansai on
photographie les cherry blossoms, les sakura. Et plus ils sont retombants
et plus ils sont roses, maniérés, plus ils sont prisés. On s'y livre
en famille ; ou plutôt le père de famille shoote sous l'œil admiratif
de la femme et du jeune enfant ; parfois aussi c'est une passion partagée
par le couple. Depuis quelques jours les pétales tombent de plus en
plus nombreux dans l'eau, sur le pique-nique. Images de comédies musicales
made in India. Notre pique-nique à nous était moins romantique : dans
un square public pas trop chic sur un bout de terrain plus sablé qu'herbeux,
tupperware onigiresque et porc pané sous lit de choux râpé, quelques
pickles aussi et de la bonne asahi, du saké de kyoto vert d'eau, amis
déchaussés sur bâche bleue : pas pub pour produit laitier mais chaleureux.
Pourtant pas trois ne parlaient les mêmes langues ; sauf le jeune
sismologue de Kobé à l'accent hispanique à l'aise en tout. Et ce n'était
pas moins sablé n'en déplaise aux images d'Épinal dans les guides,
dessinées sur les trains, sur les affiches du métro. Bien sûr on n'a
rien vu de tous les temples, bien sûr c'était touristique et visités,
mais ce temple, oui ce temple. Et mercredi soir, arrivés at home sur
les eight, surpris de ne pas y trouver nos cinq hôtes. Ah, email dit
que arriveront seulement demain. Le lendemain ils sont arrivés, c'était
dans les deux heures de la nuit, on regardait Eva (Losey), j'avais
plus mes lentilles, j'ai juste serré des mains à des têtes en pétard,
polies. Elles ont dégustées des bentos en haut, nous rigolions sur
notre futon en bas. Et le lendemain, nous les avons laissé là pour
le déjeuner, les reverrions au soir pour le concert au Takou-takou.
Le soir : grange placardée de panneaux peints comme affiche de cinoche
d'avant, mais annonçant concert jazzy? Ambiance de trois heures du
mat à huit heures dix. Cinq gars sur scènes, pas beaucoup dans la
salle (tabouret, banc montagnard, au fond estrade moquetteuse ou déchaussés
on peut se plier en lotus ou samouraï), mais tout de suite ambiance
du tonnerre ; et pas seulement à cause de ce drôle d'ampli tournant
planqué" derrière le pianiste. Le pianiste (clavier Korg et accordéon),
c'est le maître vénéré, la trentaine : Lion Méri ; il a une
crinière — d'où sont nom — et était habillé d'une robe courte, bas
et talon de sept centimètres. Un acteur de kabouki, une présence,
pince-sans rire : très fort ; un gars qui sait y faire. Une sorte
de leader, l'autorité du groupe. Parce qu'il avait joué dans des groupes
prestigieux ?
Distant mais chaleureux. Intriguant et impénétrable. Plus tard nous
a rejoint au festin ; nous avions achevé, en étions aux fraises mais
la maîtresse de maison lui a apporté assiette et poisson grillé. Alors
mon vieux, il s'est saisi d'un petit poulpe imberbe au moyen de ses
baguettes, et l'a gobé en félin comme un boa une souris. Les autres
du groupe ne s'étaient pas changé. Le Maruta chantait guitare en bandoulière
avec son polo bleu délavé, un faux Ralph Lauren ajusté ; le bassiste
bien peigné grattait avec sa liquette noire, le batteur n'avait pas
quitté ses lunettes Gucci ni son tee-shirt Lanvin et le violoncelliste
son sweat à capuche à trois kanjis orange sur fond sombre. Maruta
chantant, un vrai crooner qui ose tout, assuré et timide, du métier
et du charme : je craque. Le bassiste, bien élevé ; le batteur, très
bon mais derrière sa batterie, s'éclatait protégé ; mais alors le
violoncelliste, bel ours barbu et tendre, délirant et posé, improvisant
sans faute, sortant sa disqueuse (sic) pour faire des étincelles sur
le pied de son instrument (puis pince exprès dans caisse à portée
de main pour le retordre dans bon sens), inventant des solos à couper
le souffle sans quitter son air bonhomme quiet, non sans blague, un
géant à prendre en pension ce Satoko (ce que d'ailleurs nous avons
fait, mais pas assez longtemps !). Le bassiste ne payait pas de mine
(sage). Pourtant c'est grâce à lui que la soirée toucha son apogée
: il était l'hôte et nous avec d'un céramiste qui s'occupait du superbe
temple voisin. Le tableau : Dix musiciens et assimilés dans la maison
d'un moine fumeur et charmant à discuter autour de mets miraculeux
concoctés tout autant par sa femme, ses deux filles que la grand mère
(qui n'apparaîtrait pas dans la salle à manger).
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