Où sommes-nous ?
Passé ces derniers jours à détremper dans la
pluie incessante, dans des bains de plus en plus chauds. Des images
de Kubrick dans l'espace, rêve de cavalcade aux relents d'ascenseur
duquel on se traîne ; mais comment tenir jusqu'au 1000 è
étage ? Les photos ensoleillées, pourtant.
Oui, mais. Ces carreaux de céramiques rouges si beaux qu'on
nous montre parce qu'ils coûtent pas chers, faits par quelques
esclaves dans tiers pays
drôles de rêves où
je résous mes envies de lampes tournantes, invente un porte-parapluie
de serpent, dans lumière limpide et diffuse, mais ce nuage
au goût de malaise, tout de même
tout de même
? Voilà comment j'interprète : des choses m'échappent,
en dessous de la surface.Oh là, au retour du Gingakuji (temple
d'argent), étreinte d'une angoisse : ce n'est que le début
ici ; pas envie, mais alors pas du tout envie de rentrer. Ce confort
du e.mail. Cette liberté, cet éloignement vrai et faux
et vraiJe n'aime pas les fourchettes, ni le jardin de Versailles,
ni ...
Oui, mais les fraises. Les fraises, c'est vrai ça les fraises.
Au garage Shell, j'ai dansé sur ma bécane (y avait une
bonne sono : de la soupe jap qui ressemble beaucoup à la chansonnette
italienne) ; et le garagiste pas étonné, quand je lui
chantais enjouée "Arigato gozaimasu" m'a répondu
posément, me dardant droit dans le bleu des prunelles, un "merci
beaucoup" sans accent.Je suis à nouveau dans mezzanine
avec petit maître qui plie encore du plastique en contre-bas
et me demande de jouer à l'infirmière : il s'agit de
retrouver ciseaux enfouis sous masses de copeaux, de déposer
deux gouttes de colle trichloÈthylËne, de retrouver papier
hyper essentiel... le tout sur une boucle de Schubert (The very best
of, Cd acheté dans le métro à Ueno) ; au départ
c'était pour faire ambiance 2001, l'Odyssée de l'espace.
Je passe aussi pas mal l'aspirateur, mais pas trop. Après journée
d'atelier, on se trempe en scoot' pour aller se dégotter un
oyakodonburi de derrière les fagots : petites échoppes
où l'on rentre en tirant un panneau coulissant, le plus souvent
en plexi ondulé, pour découvrir un intérieur
très à l'africaine : frustre mais convivial. L'oyakodonburi,
c'est le plat le plus courant : du riz surmonté d'uf
et de poulet. Souvent servi avec petite soupe et quelques tsukÈmono
(pickles jaunes ou rose de gingembre souvent). C'est bien sûr
la femme qui sert le thé de bonne arrivée et l'homme
ou les hommes aux fourneaux, portant tablier bleu marine noué
à la diable.
Quand il y a un bar derrière lequel on voit bosser les hommes,
on peut apprécier subtilités : il y a en fait répartition
des tâches : les hommes font tout sauf puiser le bouillon, jeter
les pâtes dans eau bouillante et façonner les raviolis
aux légumes (gyoza) en regardant un téléfilm
avec monstres ; les hommes jouent des poêles, à eux les
tâches de haute voltige. C'est aussi la femme qui encaisse la
note (à qui l'on demande : o kanjo kudasai).
Du japonais je sais qu'on met des o devant les noms pour les honorer
: o kanjo, o bento, o cha, o ji
De Kyoto je sais maintenant que sur cinq collines il y a de grands
dessins qui flambent le 15 août : le kanji "Dai" (grand)
se trouve au surplomb du temple d'argent (où l'on apprend ce
que veut dire le Wabi Sabi), mais aussi un petit "dai",
le dessin, d'un bateau, le kanji qui veut dire sacré et qui
se dit aussi "kyo", et le kanji ko que Isa ne sait pas traduire
À Tokyo, avec Zumi, on a eu un petit cours sur le Wa et et
le Ma en mangeant des épices de Corée dans la nuit :
l'espace entre les chose, celui entre les gens qu'on essaye de faire
tournant
Le Wabi Sabi (qu'on retient en pensant à la
moutarde qui arrache et qui au dire de Ludo guérit du Paris
fade, le wasabi) on ne peut pas expliquer ce que c'est, quand on est
Isa en tout cas. Mais ça se passe entre les mots pose, culture,
nature, méditer et légèreté ; quand on
regarde la vue de losanges et de buissons qu'offre une embrasure arabisante
sans vitre, on saisit la direction...
Le temple d'argent : monde d'estampe. Vraiment vous en prenez une
et hop : fondu enchaîné sur tableau vivant, comme dans
conte de Perrault tourné par Jacques Demy
Bambous très
longs frangés de camélias taillés haut, et d'autres
taillés bas. Le O ho (coq ?) sur le sommet du petit bâtiment.
Les lacs et les grosses carpes, ronds et rompus de ponts : pierre
d'un seul bloc ; les sillons de sable gris et noirs un peu durcis.
Mais surtout les mousses et les discrets camélias qui ne s'épanouissent
pas, blancs ou magenta. Là c'est un drôle de Blanche-neige
qui se joue. Lichens vert d'eau et orange, croûtes d'arbres
lissées par les regards où jaillissent petites fougères
de l'ère primaire
Les rigoles de cailloux, les rambardes
et tuyaux habillés de bambous verts, les nuds de cordes
noirs, l'alouette familière, les croassement de corbeaux, l'or
blanc du soleil, par bribes. Et le fond de l'air froid. Comme si jamais
ça pouvait être fétide, que les nuits de sueurs
froides n'existaient pas
Chaque buisson, arbre, arbuste, taillés
; conifères retenu par des cordes, lissés, débarrassés
de branchettes, sous bois nets, fractales pures. Sur les écus
d'argent qui finissent les toits, une spirale à trois bras.
Des piécettes de un yen dans la fontaine où se lave
la lune ; les marques rondes d'autres piécettes (celles de
plus de 1 yen, piquées ?).
C'est après ça qu'on a dansé sur nos trois scoots,
que j'ai tenté de gravir le "Daiyama caillouteux, seule
et berzingante, que j'en suis revenue indemne (c'est ça l'exploit
: indemne) tandis qu'ils devisaient, insouciants.
C'est après ça que la vague et ses vaguelettes pas trop
nettes mais d'angoisse un peu tout de même.
Car quel jour sommes-nous. Le temps quel temps ?
L'image de la seule japonaise française que je connaisse (elle
n'aime pas le nato, c'est tout dire) : j'essaye de la chasser de mon
esprit ; ça marche (j'ai mes trucs). D'ailleurs ça y
est elle est en France.
Isa avait un blouson, blanc au matelassage inédit ; Anne voudrait
faire des marionnettes ; et moi d'autres lampes, une forêt de
lampes...
Il est plus que minuit, c'est l'heure d'un Onigiri.
MatanÈ les zamis,
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