La statue perdra de son éclat

Par Amaryllis

La calèche était tirée par six vigoureux chevaux. Ils dépassèrent un grand portail de fer et contournèrent une statue. La statue d'une femme aimée. La statue de l'amour : l'effigie d'Aphrodite dans toute sa splendeur. Les étalons martelèrent le sol un instant puis stoppèrent leur course effrénée. Une blanche vague brumeuse avait englouti le paysage ténébreux et seul le colossal manoir du comte Hyppolite restait visible. Un majordome en costume ouvrit non sans peine la lourde porte de la demeure pendant que le cocher sautait de la calèche pour tenir la porte de madame la comtesse.
Lentement et pesamment, elle apparut, suivie de près par son mari. Elle avait des yeux bruns en amande et des cheveux couleur châtaigne ; une belle créature.
La nuit ne tarda pas à tomber, dispersant la brume lorsque la comtesse entra dans l'office, une chandelle à la main. Elle déposa la chandelle sur la grande table en bois et ouvrit un placard rempli de flacons de verre. Elle ramassa quelques herbes ainsi qu'une poudre blanche, s'installa à la table, pila les herbes et la poudre dans un verre préparé à cet effet. Elle versa le tout dans un bol et se saisit de la cruche à eau qu'elle disposa sur un plateau. Le plateau dans une main, la chandelle dans l'autre, elle monta une à une les marches de l'escalier et s'engagea dans un long couloir pour se rendre dans la chambre de son mari. Trois petits coups retentirent et la porte s'ouvrit, elle déposa le plateau, versa l'eau bouillante dans le bol et se retira sans mot dire. Elle se rendit dans sa chambre, ferma sa porte à clef, s'habilla, se coucha et éteignit la chandelle. Le comte, lui, ne se coucha pas, il entendait, l'oreille aux aguets, en examinant non thé.
Il attendit longtemps lorsqu'un léger bruit de pas retentit dans le couloir, il se leva brusquement mais sans bruit, colla son oreille à la porte et attendit que le bruit disparaisse. Une fois le bruit de pas évanoui, il sortit de sa chambre et verrouilla la porte derrière lui. Il traversa le couloir et d'arrêta. Elle était dans les escaliers. Il attendit un bref instant, descendit le couloir, s'engagea au dehors par la lourde porte du manoir entrouverte. Il fut surpris qu'elle ait réussi à l'ouvrir. Un fois dehors, il regarda devant lui et l'aperçut. La comtesse était vêtue d'une légère robe de mousseline blanche. Elle traversa le parc, se dirigea vers le cimetière et fit pivoter le portail sur ses gonds dans un grincement strident qui déchira le calme de mort qui régnait en cet endroit. Si ce bruit eut fait frissonner le comte, il n'en continua pas sa route pour autant. Arrivé à proximité du portail son regard sonda le lieu obscur qui s'ouvrait à ses yeux. La mousse tel un drap rejeté sur une vie égarée, recouvrait prestement les tombes de marbre noir. Les veines brunes qui sillonnaient la pierre tombale se confondaient avec le sol rappelant la couleur des croix pattées. La lune, haute dans le ciel, éclairait parfaitement ce lieu doté d'un charme morbide. Seule la forêt était restée dans la pénombre la plus totale. Le comte s'y engagea pour voir sa femme sans être vu. La comtesse était plus belle que jamais. Une aura blanc pourpre apparaissait autour de sa silhouette. Elle flottait dans les airs à quelques centimètres du sol, sa chevelure ondoyait divinement sous les reflets de l'illumination céleste. La tête haute, son regard d'argent pointé sur la lisière du bois ne trahissait aucune émotion. Elle resta immobile au centre du cimetière sans détacher son regard des grands arbres sombres qui se balançaient doucement de la gauche vers la droite. Bientôt, d'autres de ces créatures à la grâce maléfique et envoûtante émergèrent de la forêt et s'avancèrent dans un calme parfait pour faire face à Aurélie.
Les nouvelles venues étaient menées par une femme brune et richement parée. Le petit groupe se dirigea légèrement vers le seul caveau qui n'avait pas de croix en guise de promontoire . La comtesse entrouvrit la porte pour y laisser passer la suite qui s'y engagea comme les morts vont en enfer. La porte resta entrouverte et on pouvait apercevoir, de la forêt, ce qui se déroulait dans le caveau. Les femmes s'agenouillèrent, et bientôt, disparurent sous les dalles noires et humides qui composaient le sol. Un grand fracas se fit entendre, comme le choc d'une pierre qui en frappe une autre. Le calme retomba aussi rapidement que le bruit était venu. Le comte Hyppolite, animé d'une curiosité croissante, entreprit un geste pour sortir du bosquet derrière lequel il avait enfoui son corps. Mais son mouvement fut subitement stoppé par une lourde clameur qui semblait jaillir des entrailles de la terre. La longue plainte retentit dans le ciel et l'écho de cette lamentation revint par cent fois aux oreilles du comte. Sa curiosité laissa place à de la peur, mais il avait pressenti que tout ne faisait que commencer. En effet, un cri de femme, aigu à vous glacer le sang, fendit l'air assommant tout sur son passage, les croix pattés grincèrent violemment, l'herbe fut traversée d'un courant d'air féroce, Hyppolite exprima une sensation de mal être, sa femme était-elle en danger ? Que se passait-il ? Aurélie était une femme bonne, elle l'aimait et lui donnait de l'amour en retour. Il avait pourtant douté de sa sagesse en la suivant jusqu'ici et ne parvenait plus même à cerner les faits et gestes de sa femme. Pourquoi ? … Le comte ne pouvait pas s'expliquer cet enchaînement de faits extraordinaires. Du moins, il renonçait au savoir et rentrait chez lui la peur au ventre, courant et trébuchant sur les pierres, arrachant des mottes d'herbe qui se prenaient à ses pieds. Une fois dans le château il se dirigea prudemment vers sa chambre et rentra rapidement dans son lit. Il laissa un chandelier allumé sur son chevet et ferma les yeux sans parvenir à dormir. Les questions se bousculaient dans sa tête. Demain, il se réveillera, sa femme viendra le saluer vers onze heures et demi et ils iront ensemble prendre leur dîner dans le parc .
Comme d'habitude, elle portera une robe épaisse. Malgré la chaleur. Malgré la chaleur, des gants garniront ses mains divines et sa tête, coiffée d'un chapeau, restera à l'ombre de son ombrelle. Tout se déroulera comme d'habitude…Pas exactement, demain, il passera la journée avec elle au lieu de travailler devant son bureau. Le sommeil du comte fut entrecoupé de cauchemars, de cris, de plaintes, de chants funèbres.
Le matin, il se réveilla épuisé, s'habilla, se chaussa. S'assit sur son lit et attendit. De légers coups retentissent à la porte de sa chambre. Aussi légers et imperceptibles qu'ils furent, le comte les attendait et à ce doux son ne put retenir un léger frémissement. Il ouvrit la porte et elle se tenait là, ravissante, rayonnante même, ses yeux brillèrent plus vivement encore lorsqu'ils croisèrent ceux du comte. Il avait toujours remarqué qu'Aurélie se levait rayonnante et paraissait faible au coucher. Il ne lui en avait jamais touché mot et il n'en avait jamais eu l'intention car il considérait cela comme normal chez elle puisqu'il en avait toujours été ainsi depuis qu'il la connaissait. Ils se saluèrent. Se prirent par le bras sans mot dire tandis que le sourire apparaissait plus clairement sur le beau et jeune visage d'Aurélie. Elle ne se doutait de rien. Elle ne savait pas qu'il l'avait suivie mais le silence lui parut pesant et son sourire devint naïf, incertain, quelque chose n'allait pas :
• « Avez-vous bien dormi, monsieur ? » demanda t-elle en plongeant son regard dans celui du comte.
• « Non j'ai eu un sommeil mouvementé…et vous ? Avez-vous bien dormi ? »
• « Comme une enfant ! Vous disiez…mouvementé ? » demanda t'elle d'un air naïf.
• « Je fais des cauchemars. Je dormirai cette après-midi, à la sieste, tout comme vous… »
• « Bien …» dit-elle de façon peu résolue. « Vous ne travaillerez donc pas ? »
• « Non, je préfère rester avec vous plutôt que devant ce sombre bureau, cette journée du moins, nous sommes trop distants en ce moment et j'ai besoin de votre présence. »
Un sourire radieux, bien que timide, revient subitement éclairer son visage et ses joues s'empourprèrent. Elle faisait lentement tourner son ombrelle sur son épaule lorsqu'ils sortirent de leur demeure et détourna ses yeux verts en direction du cimetière. Le comte remarqua ce léger écart et réengagea la discussion :
• «  Que ferons-nous aujourd'hui ? »
• « ce qui vous plaira monsieur ! «  répondit-elle gaiement.
• « Je pense que nous irons au cimetière déposer une fleur sur la tombe de mon défunt père », dit-il aussi détachée que possible.
• « Vraiment… ? » Le timbre de sa voix avait changé et ressemblait à une supplication.
• « Evidemment ! A moins que cela vous importune… »
• « Oh non, non ! C'est seulement que… » Elle s'arrêta subitement comme coupée en plein élan. « C'est sans importance…Je vous accompagnerai. » Elle avait prononcé ces mots en baissant la tête et son visage était maintenant entièrement dissimulé par son chapeau. 
• « Vous avez l'air étrange ma mie …» Il jeta un regard éploré en direction du cimetière. « Vous avez l'air tellement étrange et il semblerait que depuis que je vous connais vous n'auriez pas changé… »
• « Non, je n'ai pas changé…vous non plus, monsieur » dit-elle innocemment.
Elle donnait l'impression d'être si sûre d'elle que ce la fit peur au comte. Tout ce qui s'était passé hier se passait-il tout le temps ? Tous les soirs depuis qu'ils se connaissaient, elle l'endormait avec un somnifère placé dans son thé pour mieux se rendre au cimetière ? Mais à quoi rimait tout cela ?
Il pensait le savoir mais se refusait à le croire. Il passa la journée avec sa femme comme prévu. Le soir venu, il ne prit pas son thé en lisant dans son lit. Il fit semblant d'être assoupi, sa femme la comtesse Aurélie, se pencha sur lui et éclaira son visage pour voir s'il dormait. Elle parut satisfaite et se glissa sans bruit hors de la chambre. Comme la nuit dernière, elle traversa le parc , se rendit au cimetière, attendit le petit groupe et disparut avec lui sous les dalles humides du caveau. Le chant résonnait dans la nuit lorsque le comte passa le portail du cimetière pour se rendre derrière le caveau. Il s'allongea sur le sol, plaqua son oreille sur le tapis de mousse pour mieux entendre ce qui se passait sous la surface de la terre. Le sol était chaud malgré l'air frais de la nuit parfumée d'odeur d'encens. Cette fois, il n'y eu pas de cri aigu, mais un profond silence. Deux heures s'écoulèrent dans le calme quand tout à coup un bruit sourd retentit dans le caveau. Bientôt, quatre ombres apparurent à l'entrée du caveau. Aurélie était sortie. Il observa le groupe qui repartit par la forêt laissant la comtesse derrière elle. Il était temps d'agir :
• « Aurélie ! Aurélie ! »
Elle tourna lentement la tête vers le comte. Elle avait la figure baissée. Son visage était dans le noir, ses cheveux étaient lâchés, renvoyés en arrière. Il la dévisagea un instant en s'approchant d'elle lentement. Il lui faisait face à présent et pris ses épaules dans les mains, elle ne fit aucun geste pour accueillir son mari, elle resta là, plantée, la tête basse, les yeux cachés par la pénombre, un liquide rougeâtre dégoulinait sur son menton. Elle avait bu avidement comme un ivrogne assoiffé d'alcool dans un bol plein après une journée d'abstinence.
Elle parla la première, ses yeux s'étaient ouverts et laissaient apercevoir des pupilles argentées semblables à des yeux de chat, qui brillaient dans l'obscurité.
• « Vous ne dormez pas, monsieur ? »
Ses dents étaient rouges de sang et ses canines étaient …si longues…
• « J'avais du mal à dormir justement et je suis sorti respirer l'air frais… » ses paroles le trahissaient ; il avait peur du beau visage qui lui apparaissait le jour et qui se transformait la nuit en un visage magnifique, divin. Ce visage n'avait plus rien d'humain, il était doté d'une beauté fantastique, extraordinaire, inhumaine. Sa peur grandissait.
• «  Vous êtes blessée ? «  demanda-t'il. « Vous saignez »…
• « Vous n'auriez jamais dû » articula t'elle lentement. « Vous n'auriez jamais dû vous aventurer ici en pleine nuit… »
• « Mais je suis ici chez moi ! » rétorqua t'il.
• « Vous êtes stupide et naïf comme un enfant, en fin de compte et c'est peut être pour cela que je vous aime… » dit-elle de façon franche.
• « Qui êtes-vous au juste, madame ? » demanda t'il dans un souffle.
• « Je vis la nuit, le jour je dors, ou je me couvre pour sortir, d'une robe, de gants, de chapeau, ou d'une ombrelle, c'est que je ne supporte pas la lumière du soleil. J'avale de ces mets que les hommes considèrent comme divins et qui me causent à moi, des vomissements. Je reprends des forces la nuit, grâce au sang que je bois car je suis maudite et ne peut me nourrir comme tous ceux de mon espèce sans y laisser la vie ».
Il desserra son étreinte effrayé, et laissa tomber ses bras le long de son corps.
• « Vous … » commença t'il, incertain.
• « Je ne suis pas humaine, je suis un mythe vivant. Je suis une de ces créatures qui hantent vos nuits, à vous, les humains, car je me nourris de votre sang », acheva t'elle.
• « mais, c'est impossible ! ça …cela n'existe pas…ce ne sont que …de…de…simples légendes ? N'est ce pas ? » bredouilla t'il.
• « Non, ce n'est que pure vérité ! »
Elle était renfrognée et elle savait que jamais plus son mari ne l'aimerait maintenant qu'il savait…Pourtant elle l'aimait, elle. Il n'aurait jamais dû savoir et ils auraient vécu heureux. Maintenant tout était fini, il ne l'aimerait plus jamais. Ils ne s'aimeraient plus jamais.
• «  Vous mentez ! Je ne vous crois pas ! C'est impossible ! «  Il recula vivement et faillit trébucher.
• « Avez vous peur ?… » demanda t'elle dans un souffle en se saisissant de son bras.
• « OUI ! »
Une larme vermeil roula péniblement sur la joue nacrée de la comtesse. Elle leva brusquement ses yeux de verre pour plonger son regard dans celui du comte. Celui-ci, subjugué d'admiration ne trouvait plus la force même de s'échapper. Aucun geste. Aucun geste ne fut entrepris, il était paralysé, impuissant sous le regard impérial et majestueux de cette femme qui était la sienne. Un sourire cynique se dessina lentement sur les lèvres pales de la comtesse qui d'un mouvement délicat, empli d'une grâce certaine, amena ses mains froides sur les épaules de son mari :
• « Peur… tu n'as pas à avoir peur, puisque je t'aime ! »
C'est alors qu'elle serra son mari dans ses bras puis disparut dans la lugubre forêt grâce au chemin que ses suivantes avaient précédemment emprunté. Depuis ce jour, la statue d'Aphrodite, la statue de l'amour qui garde l'entrée de ce domaine a perdu de son éclat et dans ses cauchemars, le comte crie de douleur pour une vie qui lui a été volée en échange d'une vérité.


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