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J'avais 9 ans. Mes parents m'avaient envoyée chez mon oncle à Haïti en 1791. Je suis maintenant grand-mère, cela fait longtemps que ce que j'ai vu s'est produit. Je suis mourante, et il est temps pour moi de dévoiler ce que j'ai vu, et qui est resté dans mon cœur.
Je venais d'arriver et c'était un esclave important qui m'attendait, mon oncle n'avait pas pu venir, car il avait du travail à la plantation. L'esclave s'appelait Mafambana, il devait avoir environ 50 ans. Il venait du Malawi en Afrique Noire et cela faisait 30 ans qu'il travaillait pour mon oncle. La plantation est un immense bâtiment, elle fait au moins la grandeur de notre quartier. Mon oncle a prévenu les domestiques de mon arrivée et me les a présentés. Ils l'appelaient tous « bouhana », « sahib ». C'était la première fois que j'entendais ces mots. Mon oncle m'a confié à Mafambana, car il avait confiance en lui. J'ai pu visiter toute la plantation, dans les moindres recoins ! Mafambana me montrait tous les endroits où il était allé. Il a toujours agi comme mon grand père. Il m'apprenait des choses qui m'étaient jusqu'alors inconnues.
Je n'ai jamais reçu des marques d'amour de mon père. Mafambana m'en donnait tellement qu'il le remplaçait. Lui n'avait jamais pu avoir d'enfant car pour lui, en avoir pour qu'eux aussi deviennent esclaves ne servait à rien. Je les remplaçais. Quand nous étions seuls, il me prenait dans ses bras et m'appelait « ma petite fille » !
On ne pouvait pas appeler cela de l'amitié car ce n'en était pas. C'était bien plus !! Je me couchais exténuée mais heureuse sachant que le lendemain, je découvrirai de nouvelles choses. Mafambana m'enseignait la nature, les animaux et en secret, quelques paroles africaines.
Il m'emmena un soir, sans permission, à une cérémonie vaudou. Il faisait nuit. La cérémonie se déroulait en pleine forêt, au Bois Caïman. Je pensais que c'était pour être tout simplement dans la nature, car ils y étaient très attachés. J'ai compris bien plus tard que c'était pour ne pas être vus des blancs, car ils avaient interdiction de se rassembler.
C'était un soir de pleine lune. Nous nous étions rassemblés dans une clairière. Le ciel était parsemé d'étoiles. C'était elles qui nous éclairaient. Le sol était de la terre battue et au moindre pas, la terre se soulevait et formait un nuage. Ils avaient fait un feu pour nous chauffer car la température baissait la nuit. Tout le monde dansait autour. Des centaines de personnes piétinaient la terre suivant le rythme de la musique. Plus la musique accélérait, plus ils dansaient vite. Plus les sons étaient durs etr puissants, plus ils tapaient des pieds. On aurait dit que leurs pieds s'enfonçaient dans le sol. Par leurs coups, ils foulaient la terre battue, et un nuage apparaissait. Dès qu'ils s'arrêtaient, la terre se reposait et tout à coup ça recommençait. Ce nuage montait jusqu'au ciel, il avait une couleur d'ambre, de jaune-orangé. Ils étaient tellement en sueur par leurs danses que la terre venait se coller à leur visage ! Ils n'étaient plus noirs mais jaune-orangés. Dans leurs danses transparaissait la colère , mépris, en fait tout ce qu'ils avaient sur le cœur et qu'ils ne pouvaient pas dire. D'autres, au lieu de danser, parlaient et se disputaient même. Mafambana était avec eux. Ils disaient que c'était impossible de rester ainsi, qu'ils ne supportaient plus l'attitude des blancs et qu'il fallait à tout prix se rebeller. Pour moi, c'était Dieu qui avait peint certains hommes en noir. Si seulement j'avais compris de quoi ils parlaient, su ce qui allait bientôt se produire…
Le lendemain, c'était dimanche ; mon oncle n'avait pas vu que je n'avais pas passé la nuit dans ma chambre mais avec Boundi et les autres de mon âge. Boundi était le fils de Chimbanza, un noir, bien aimé et important pour les siens. Il avait lui aussi 9 ans et pourtant, il paraissait tout petit. Il ne faisait pas du tout son âge. Il avait les cheveux bouclés et tout le monde l'appelait « le mouton ». La veille, je m'étais beaucoup amusée avec lui à jouer à cache-cache et à danser comme les autres autour du feu. Je suis revenue juste une heure avant le lever de tout le monde. Ce jour était le seul où les noirs pouvaient chanter et prier. Leurs chants étaient magnifiques et encore aujourd'hui, je les entends chanter « dans les yeux d'un ange » :
« J'ai vu l'amour dans les yeux d'un ange, mon cœur seul voit celui qui est pour toi , mon cœur, mon âme, oui chantent allé lu Alléluia ! Moi aussi j'aimerais être écouté par le soleil et acclamer le soleil et c'est pour ça que moi, je prie le soir ! »J'ai l'impression aujourd'hui, malgré ma vieillesse de danser avec eux sur cette musique. Elle me donne encore des frissons ! Je venais de passer une bonne nuit. Mafambana m'avait promis que l'on verrait encore des choses nouvelles, de nouveaux trésors. J'avais hâte. Cela faisait deux heures que j'attendais et il n'était toujours pas arrivé. Au petit matin, un contre-maître était venu voir mon oncle pour lui dire qu'il avait besoin d'hommes, car un esclave s'était enfui. Je n'y avais pas prêté attention et pourtant j'aurais dû.
Peu après, deux hommes ramenèrent Mafambana, il avait du mal à bouger, comme si on l'avait frappé, battu. Les hommes ont raconté à mon oncle qu'il faisait parti des militants qui étaient pour la libération du peuple noir et l'arrêt de l'esclavage. Mon oncle paraissait méchant à son égard et lui demandait d'avouer et de dénoncer les autres, sous peine d'être sanctionné.
Mafambana, lui , ne disait rien. Il y avait en lui une espèce de sérénité qui le faisait passer au dessus de toute correction. Il semblait en paix avec lui-même et n'avait pas peur de ce que mon oncle et ses hommes pouvaient faire. Mon oncle me dit de monter dans ma chambre, car j'avais un cadeau, et que Mafambana viendrait me chercher plus tard. Je ne l'ai écouté qu'à moitié, car je voulais savoir ce qu'allait dire mon oncle. Je me suis cache derrière les vitres de la salle à manger, d'où je voyais tout sans être vue. Je ne m'attendais pas du tout à ça ! Mon oncle prit Mafambana et devant tous les autres esclaves… l'a tué !
Les contremaîtres, eux, étaient armés au cas où certains se révolteraient. Ils ne savaient pas que je les voyais et d'ailleurs mon oncle ne l'a jamais su.
J'étais effarée. La haine, le dégoût… Le soir même, j'ai quitté ma chambre en cachette pour aller retrouver Boundi et tout le monde. Près de leurs cases, Chimbaza et les autres hommes m'interdirent de venir à la cérémonie avec eux, car, à leurs yeux, j'étais une traîtresse et c'était de ma faute si Mafambana était mort.
J'étais blanche et j'étais la seule qui était avec lui, donc, je pouvais être une complice des blancs vu qu'en plus mon oncle était le directeur de la plantation. Si seulement ils avaient saisi qu'à 9 ans, on ne peut pas comprendre d'être rejetée ! Cette injustice me blessait à un tel point que mon âme s'en ressentait. Ils m'affirmaient cependant qu'ils discuteraient entre eux et qu'ils verraient si je pouvais revenir. Je rentrais chez moi les larmes aux yeux. Le soleil se levait, je n'avais pas pu dormir de la nuit après ce qui s'était passé. Je ne parlais pas à mon oncle, son attitude m'avait scandalisée. J'étais profondément choquée. Je ne lui ai jamais pardonné cet acte. Il m'avait tellement dégoûtée que plus jamais je ne lui ai adressé la parole !
J'ai passé la journée près de la rivière où 24 heures plus tôt, on s'amusait tous les deux, Mafambana et moi. Si jamais j'avais su qu'on allait être séparés…
Pourtant, j'entendais encore la voix de Mafambana me raconter des histoires de duels et de mythes africains, entre le chef de Babounais et celui des Ambouraï, ainsi que toutes leurs aventures et cette soit disant guerre qui se fit en amitié. Je pouvais sentir sous mes pieds l'herbe et la nature. J'étais donc près de la rivière, il y avait tout autour de moi des arbres. Je m'étais assise près d'un buisson comme la veille. J'entendais le cant des oiseux, le frottement de l'eau sur les pierres… Soudain, j'entendis un bruit qui me fit sursauter, mais sans raison car c'était Boundi.
Que faisait-il là alors qu'il devait être en train de travailler ? Je le cachai car un contremaître arrivait et s'il le voyait Boundi serait fouetté.
Quand il partit, Boundi me dit qu'il était venu de la part de Chimbaza : ils acceptaient que je revienne car ils savaient que ce n'était pas de ma faute si Mafambana était mort. J'étais si heureuse de savoir cela que j'en oubliais même, pour un court instant, ma peine.
La tension à la plantation était très forte. Les esclaves continuèrent à se rassembler malgré la mort de Mafambana. Je sentais que quelque chose allait se produire. Je crois que mon oncle aussi savait qu'il se préparait quelque chose de grave, quelque chose qu'il ne pourrait maîtriser, qui se produirait à son insu. Deux jours ! Tout ce qu'il me restait comme vacances ! Si peu de temps à passer. Mon oncle fit quelque chose que je n'aurais espéré !! Encore aujourd'hui, je reste ébahie par cette action qui fut inimaginable. Je devais passer ces deux jours avec Boundi et les autres enfants, car ils avaient mon âge et donc cela ne risquait rien pour moi. Nous jouions à cache-cache et à chat. Jouer à chat consistait à ce que quelqu'un, le chat, touche une autre personne et dise chat en même temps. Si elle y arrivait, la personne touchée devenait le chat et ainsi de suite. Puis Boundi dansait et faisait du bruit avec ses pieds, ce qui accompagnait à merveille le chant des autres ; moi, je regardais. On ne parlait, chantait et dansait pas fort, car nous voulions pas être entendus par un contremaître et donc séparés. Boundi faisait des choses magnifiques avec ses pieds, et cela était extraordinaire avec les chansons. Je ne peux pas dire que j'étais douée. Je dirais même que j'étais empotée. Il a fallu beaucoup de gentillesse et de patience de la part de Boundi pour m'apprendre à danser correctement, ou au moins les bases.
Des choses comme ça, cela n'arrive pas tout le temps et pas à tout le monde. Je reconnais que j'ai eu énormément de chance pour vivre cela. Le soir, je n'avais pas pu sortir de la maison. Mon oncle voulait passer la soirée avec moi et m'offrir des cadeaux, car j'allais bientôt repartir et le lendemain il devait sortir pour des affaires.
Je n'ai jamais passé une aussi mauvaise soirée, car j'étais mal à l'aise vu ce qu'il avait fait. Je ne lui ai pas pour autant montré ce que je ressentais. On aurait dit une soirée avec mes parents. Ils me donnaient des cadeaux car ils ne savaient faire que ça. Des bruits furent entendus du côté des esclaves et mon oncle en fur alerté. Des contremaîtres partirent et un silence complet s'installa dans la maison.
Je n'ai jamais su ce qui arriva cette nuit. Le lendemain passa comme un éclair. Pourquoi les jours avant les départs sont toujours ceux qui passent les plus vite.
Nous étions un dimanche. Je pouvais plus facilement voir les esclaves car ils priaient et donc , ne travaillaient pas. Le soir venu, j'ai participé pour la dernière fois à une cérémonie vaudou. Cette fois, elle ne se déroulait pas au bois Caïman. Cela a été pour moi la cerise sur le gâteau. Un émerveillement. C'était mieux que la première fois. Nous étions toujours situés dans une clairière, et le feu nous éclairait. Les flammes étaient jaunes au milieu des braises et rouges à la pointe. La sève, provoquait des différences de couleurs. Ce qui fait que , à certains moments, du vert et du bleu jaillissaient, accompagnés de crépitements. Leurs danses n'avaient jamais été comme ça. Ils n'avaient pas besoin de parler, tout s'exprimait par leurs danses et l'expression de leur visage. Dans le bois Caïman, leurs pieds s'enfonçaient dans la terre et bien là, c'était pareil. Magnifique. Somptueux. Extraordinaire. En fait, aucun mot ne pourrait exprimer ce que j'ai vu. La terre n'avait pas le temps de se reposer, le nuage était constant , il ne disparaissait pas. On pouvait voir des formes dans ce nuage. On aurait dit que des hommes qui se battaient, des guerriers. Il était 10 heures du matin quand mon oncle est arrivé pour venir me chercher. Le bateau allait partir, j'ai juste eu le temps de dire au revoir aux petits. Les adultes n'étaient pas là et les contremaîtres sont partis en fureur sans une direction.
L'ambiance était bizarre. Le bateau était là, il m'attendait. Juste devant lui, je me rendais compte petit à petit de la situation. Tout «était fini. Les vacances étaient finies et je crois ne jamais avoir autant appris de la vie en à peine deux semaines. Je ne reverrai plus jamais Boundi, Chimbaza et les autres ! Arrivée à St Domingue, je n'étais qu'une petite fille égoïste, prétentieuse et hautaine. J'étais surtout très curieuse, ce qui pour l'époque, n'était pas une qualité mais surtout un défaut.
D'ailleurs c'est pour cette raison que mes parents m'avaient envoyé ici. Maintenant, j'étais une petite fille mûre, malgré mon jeune âge et j'avais beaucoup appris. La générosité, l'amitié, l'affection, la gentillesse, la douceur et tout cela , grâce à une poignée d'hommes considérés comme des bêtes.
Mais surtout quelque chose que je n'aurais jamais espéré avoir : l'amour. En fait, tous ces amis m'ont tout simplement appris la vie…
Soudain, surprise par un bruit perçant et fort, je me retourne. C'ets le bruit au loin de coups de feu. Sûrement viennent-ils de la plantation !!!
Nous sommes le 22 août 1791, l'insurrection a éclaté... |