L'autre regard sur la Corse

Interview du journal l'ALSACE
Après la visite du ministre de l'Intérieur en Corse et en attendant le projet de loi pour la Corse, loin des enjeux politiques et des querelles de personnes, Jean-François Bernardini jette un regard humaniste sur sa terre. Le leader du groupe " I Muvrini " devenu un des Corses les plus connus et les plus appréciés de l'île, demande que l'on " sorte d'un système d'assistanat et d'assujettissement qui tue l'homme et ses potentialités "

Quelle idée de la Corse défendez-vous ?
Au-delà de ce principe de base, comment sortir concrètement de la violence et de ce que l'on a pris l'habitude d'appeler " la crise Corse "?
Alors la suite ?
Votre manière d'agir aujourd'hui est la chanson. Vous ne songez jamais à agir autrement ?
Mais lorsqu'on voit les assassinats, les attentats, n'est ce pas le signe que votre combat est vain ?
Votre message c'est vraiment " pour l'amour de l'homme "…
N'y a -t-il pas là une part de naïveté, voir d'angélisme ?


Quelle idée de la Corse défendez-vous ?

Avant de défendre la Corse, je défends une idée de Justice, de dignité, d'humanité. La Corse n'est pas pour moi synonyme de chauvinisme, de sectarisme, de nationalisme. Je pense qu'ici l'homme est blessée et un homme blessé c'est dangereux, ça peut même devenir une bête blessée, maladroite, folle, enfermée dans la névrose de l'échec. A chaque fois qu'on parle de la Corse il faut commencer comme cela. C'est pas une fatalité. Il y a une traçabilité de la violence, des erreurs, des fautes… On ne récolte jamais la sérénité, la paix, le bien-vivre avec de la frustration, du mal-être, des gestes fous qui ont succédé à d'autres gestes fous et qu'on fait semblant de ne pas trop voir.
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Au-delà de ce principe de base, comment sortir concrètement de la violence et de ce que l'on a pris l'habitude d'appeler "la crise Corse"?

Comment on sort des conflits dans le monde si ce n'est par le dialogue, par une juste appréciation des choses. Sortons de la caricature et entrons dans le fond. Sortons de la diabolisation et allons dans l'analyse. Aujourd'hui on dialogue. Mais s'il y a un problème corse quelque part il y a aussi un problème français, une incapacité républicaine à concevoir une cohabitation autrement que selon un modèle dont on estime qu'il est le seul valable. La Sicile, le Val d'Aoste, la Sardaigne sont des régions autonomes qui ne remettent pas en cause la souveraineté de la république italienne. Sur les 380 millions d'Européens, il y en 255 millions qui vivent dans des systèmes fédéraux, régionaux, décentralisés, qui assument une double identité, un bilinguisme… Et maintenant il se trouve qu'au sujet de la Corse on considère cette solution comme une horreur, d'autant plus horrible qu'elle serait contagieuse. Non ! C'est pas la République qui est menacée, c'est la République qui menace. C'est pas un problème anti-français, c'est le problème d'une attitude politique. Alors, il est clair que plus on persistera dans cette attitude politique, plus on provoquera et on attisera des mouvements radicaux de rejets et de refoulement réciproque. L'intolérance trouve toujours son intolérance réciproque, en Corse comme partout ailleurs.
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Alors la suite ?


Je dis simplement que tout est devant nous. Les Corses ont une part de responsabilité énorme. Ils faut qu'ils changent de cap. Un homme assisté a besoin de se reconquérir, de se remettre debout, c'est difficile, ça ne se fait pas facilement. La dépendance elle tue. Ici les Corses ils sont contre l'indépendance, mais ils sont aussi contre la dépendance parce que c'est la dépendance qui les tue. La Corse de demain c'est une autre façon d'imaginer l'avenir, c'est sortir de cette Corse pauvre et handicapée. La Corse n'est ni pauvre, ni handicapé. C'est un paradis en jachère. L'insularité n'est un handicap que lorsqu'on instaure un système d'assistanat, d'assujettissement, qui tue à la fois l'homme, ses potentialités, qui coupe les mains des hommes. Ici on coupe 99% des mains des hommes. C'est le propre de toutes les terres assistées. C'est comme ça qu'on appauvri les populations et qu'on vide un pays de ses potentialités, de ses élans…. .

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Votre manière d'agir aujourd'hui est la chanson. Vous ne songez jamais à agir autrement ?

Notre combat il est en mots et en chansons car tous les chemins commencent par un mot, par une idée, par la parole, par le pas vers l'autre. Notre action est profondément politique, au sens noble du terme. C'est une prise de parole libre et souveraine. La Corse manque d'hommes libres. Nous sommes des hommes libres. C'est ce combat là que nous menons. Et se libérer d'un système tel que le notre n'est pas simple. S'en sortir indemne, rescapé, souverain, est la première victoire. Après on essaye d'être contagieux à notre tour.

Mais lorsqu'on voit les assassinats, les attentats, n'est ce pas le signe que votre combat est vain ?

Vous savez, l'homme il reste l'homme. Mais je pense qui si dans ce pays il n'y avait pas un acte culturel fort depuis des années, nous serions encore plus bas que nous le sommes aujourd'hui, on serait encore plus au fond, on aurait encore moins de paix, encore moins de bonheur, d'espérance, de chances. La violence laisse encore ses vibrations et des cœurs lourd de peine, mais on entame la guérison par des convictions, des attitudes positives, il n'y a rien de plus fort qu'une idée juste, qu'une cause juste, qu'un mot juste. Il n'y a pas que la violence qui est forte, il y a la non-violence qui est forte.

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Votre message c'est vraiment " pour l'amour de l'homme "…


Notre prochain album s'appellera d'ailleurs " Humani ", humain. Dans la lecture qu'on fera de la question Corse dans 20 ans, 30 ans, 50 ans, on comprendra que c'était pas un combat Corse, mais que c'était un combat pour une certaine idée de l'homme avec tout ce que cela peut comporter de maladroit ou de douloureux. Je mène le combat de la façon la plus digne, dans la fraternité des peuples, dans l'identité sans l'hostilité, dans l'identité sans la xénophobie, justement parce qu'on a souffert d'un système qui nous a d'une certaine façon renié.


N'y a -t-il pas là une part de naïveté, voir d'angélisme ?


Lorsqu'on avance avec comme seul bagage sa simplicité , son naturel, il y a une force extraordinaire, la force de rallier, de relier… Je rêve que les chansons, la musique changent un peu le monde. Je rêve qu'on arrive à vivre mieux. Je rêve d'un monde plus humain, en sachant que c'est une utopie. Je rêve de tisser des liens, de rapprocher les gens, de leur parler, de chanter en leur ouvrant les bras, en les interpellant. Je crois vraiment que les mots justes changent le monde, que les gestes justes changent le monde. Mais j'ai du mal à être mon avocat. On a pas de preuve, on laisse juste des petites pierres sur le chemin. J'espère qu'elles sont belles. On n'est jamais partie avec l'idée de porter un message, car on peut se cacher derrière un message, on peut faire sembler, on peut calculer. Ce qui m'intéresse, ce qui intéresse I Muvrini c'est le parcours… Lui il est visible. Ou les chansons de la force ou elles n'en ont pas. Si elles ont besoin d'un avocat c'est qu'elles ne sont pas assez fortes. Et si notre action a besoin d'être expliqué, argumenté, explicité, décortiqué, c'est qu'effectivement elle manque de force. J'ai donc le sentiment qu'on est en mouvement, en chemin et que sur ce chemin là il y a des gens qui nous reconnaissent par les petits cailloux blancs qu'on a posés.

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Interview de Francis GUTHLEBEN journaliste à " L'ALSACE "
Commentaire :

Cet été, lors de la traditionnelle tournée estivale en Corse, Jean-François Bernardini a offert une lecture pleine de tendresse et d'humour du problème corse… "
Le problème corse ça peut se résumer à une histoire de la vie quotidienne: est-ce qu'on peut enfin se mettre d'accord sur le programme télé qu'on veut regarder ensemble ?
En Corse longtemps on n'avait pas de télé et on a manifesté.
En 1981, on nous a finalement envoyé un téléviseur pour toute l'île. On regardait Les feux de l'amour, Dallas, la météo… On prenait ce qui venait.
Un jour on a demandé le programme. On nous a répondu : Non on peut pas vous envoyer le programme. Car avec la Corse, le programme il est susceptible de changer à tout moment. Le pire c'est quand on a inventé les télécommandes. Un jour on était sur les Feux de l'amour et ça a zappé sur le Loto. On a rien compris. On a immédiatement téléphoné à la mairie, qui a téléphoné au conseil général, qui a appelé l'assemblée de Corse, qui appelé la préfecture. On nous a répondu : oui, il y a des télécommandes. Mais pour vous, la télécommande elle est à Paris. Un jour ou ça zappait encore plus on s'est rendu compte qu'il y avait deux télécommandes et selon celui qui l'avait ça partait dans tous les sens et c'est là qu'on a recommencé à manifester. Il y a ceux qui voulaient casser la télé, ceux qui voulaient l'éteindre…
Sur ce, Matignon est arrivé et on a négocié. On a fait des propositions et on nous a expliqué : on peut pas vous donner de téléviseur supplémentaire, parce qu'après il y a les Basques qui veulent la prise péritel, les Bretons qui veulent le 16-9e, on s'en sort plus…
Finalement on nous a dit pas de télé supplémentaire, mais plein de télécommandes… Ah, c'est pas encore demain qu'on regardera les feux de l'amour tranquille ! Et puis on nous a assuré qu'en 2004 on aura la parabole, mais jamais le satellite ".



Merci au journal l'Alsace et à Francis qui aime la Corse de nous avoir offert leur interview

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