


S'agira-t-il d'une banale auberge espagnole ?
Oui, ce sera une auberge espagnole : c'est même l'image qui doit primer au
début. Pas question de prédéfinir autre chose que des "dimensions" comme Ici/Ailleurs,
Utopie/Pragmatisme, Tradition/Modernité, Internet, auxquelles on pourrait en
ajouter encore quelques-une comme Individuel/Collectif, qui sont autant d'enjeux
en elles-mêmes. Si cette offre d'ensemble ne rencontrait pas d'offres concrètes
pour lui donner corps, il faudra tirer la conclusion qu'elle n'était pas appropriée,
ou pas appropriée à la région à laquelle elle s'adresse, ou qu'elle vient trop
tôt. Le noyau du dispositif se situera dans le fait de réunir globalement les
multiples conditions de la faisabilité des divers projets qui constitueront
l'ensemble. Petit à petit devrait se constituer une sorte d'archipel, en fonction
des thèmes bien sûr, mais aussi des sensibilités.

Quel sens donner au mot Utopie ?
Plusieurs sens sont possibles quand on parle d'utopie sans précision. Nous
en excluons a priori au moins deux : - L'Utopie entendue comme un modèle de
société idéale ; de Thomas More à Pol Pot, pas mal de fous se sont donnés à
coeur joie sous la bannière de l'Utopie, la plupart du temps en envisageant
de créer une société fermée sur elle-même. Loin de nous ces folies ! - L'Utopie
comme quelque chose de radicalement irréaliste et irréalisable : une pure chimère.
Il va de soi que, parmi les projets qui pourront être émis, il y en aura qui
s'avèreront ainsi totalement irréalisables, définitivement ou provisoirement.
Pas question d'embarquer pour des destinations scabreuses ! Victor Hugo écrivit
à peu près : "l'utopie d'aujourd'hui est la réalité de demain" ; c'est en ce
sens que nous entendons être utopistes. Le mot Utopie est, ici, à entendre comme
une petite provocation : comme une alternative aux procédures figées de réflexion
sur ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. D'une certaine manière, on pourrait
dire qu'il s'agit d'être "culotté", de ne pas écarter trop vite une proposition
inhabituelle, d'oser faire quelque chose qui ne s'est encore jamais fait, etc.
Si quelque chose paraît irréalisable dans les conditions actuelles, eh bien
peut-être faut-il s'attacher à réunir les conditions qui demain lui donneront
toutes les chances d'aboutir. Les ingrédients d'une telle démarche sont probablement
: intuition + anticipation + culot + expérientation pratique + mélange des genres
+ large participation... Anticiper ce n'est pas seulement parier sur ce que
sera demain, c'est aussi se familiariser avec des règles nouvelles et des processus
nouveaux, ceux qui se forgent aujourd'hui pour demain : complexité, tenir plusieurs
enjeux simultanément, Multi-causes/Multi-effets, etc. Ce n'est pas non plus
seulement adopter des innovations venant d'ailleurs, c'est aussi se mettre à
créer authentiquement ; ce qui exige de se positionner autrement qu'en consommateurs
d'une évolution en cours.

Quelle aire d'action ?
L'initiative a émergé sur incitation du Comité de Bassin d'Emploi du Pays
Bigouden, et l'on peut espérer que celui-ci demeurera un de ses piliers.
Localement, elle connaîtra l'extension géographique qui sera le mieux adaptée
aux initiatives qui voudront bien s'y fédérer. Après tout, si l'ensemble du
Pays de Cornouaille veut y collaborer...
Via l'internet notamment - mais pas seulement - il est convenu de créer la résonnance
avec des initiatives qui existent déjà ou existeront en divers points de la
planète, voire d'accueillir ici des initiatives qui n'auront pas trouvé ailleurs
de terrain assez porteur.

Comment ce dispositif sera-t-il porté à la connaissance des intéressés ?
Tous les moyens habituels sont actuellement sollicités : presse, contacts
directs avec des personnes et des organisations, diffusion de documents sommaires
d'information. Deux rencontres préliminaires sont organisées les jeudi 14 et
21 septembre à Pont-l'Abbé, et le seront sans doute ailleurs en octobre. Plus
tard, deux ou trois Auditions publiques seraient organisées selon un processus
bien codifié, sur des sujets comme : L'Utopie à quoi bon ? ou Traitements et
fertilisation au jardin, etc. Dans chacun des cas, il s'agira - d'abord d'inviter
les participants à communiquer aux autres les informations qu'ils estiment pouvoir
leur être utiles, - de provoquer un début d'échanges d'idées, - de permettre
aux uns et aux autres de repérer des personnes avec qui envisager coopérer de
près ou de loin, - de favoriser l'émergence de projets. Un site web devrait
voir aussi le jour, à l'initiative du Comité de Bassin du Pays Bigouden. En
outre, il serait fort agréable de constater que divers partenaires se proposent
spontanément de diffuser l'information, à leur convenance, dans leurs propres
réseaux. Mais surtout, il sera fait confiance à un "bouche à oreille" que les
moyens ci-dessus auront pour fonction de favoriser.

Les Pieds sur Terre s'adresse-t-il seulement aux créateurs d'entreprises ?
Qu'est-ce qui distingue aujourd'hui quelqu'un qui créera une micro-entreprise
dans 5 ans de celui qui ne fera pas la même démarche ? Difficile de le dire
! Travaillant dans le moyen terme, l'un des buts est de donner confiance dans
les possibilités d'action individuelles. Certaines de celles-ci aboutiront,
il faut l'espérer, à des créations dans le registre économique, d'autres non.
Et, dans ce registre économique, il n'existe de toutes façons pas que les chefs
d'entreprises ! L'une des conditions de la réussite d'une entreprise, quelle
qu'elle soit, c'est qu'elle dispose d'un environnement favorable. Cet environnement
favorable peut prendre la forme d'une pépinière (!) d'entreprises, ou celle
d'un "district" professionnel ; ici, c'est une autre perspective qui sera adoptée
: le mélange délibéré des préoccupations professionnelles et non-professionnelles
sur des thèmes communs, susceptible d'agir aussi bien sur la qualité des salariés
que sur celle des fournisseurs, des clients, des banquiers, etc... Il faut ajouter
qu'un bon nombre d'activités aujourd'hui largement reconnues comme constituant
le PIB ont pris pour partie naissance sous forme d'activités non marchandes.
Que l'on pense à l'enseignement qui, d'activité caritative qu'il était lorsqu'il
concernait les classes populaires, va sans doute devenir, avec l'avènement du
multimédia, l'un des marchés mondiaux du siècle.
INTERNET ?
La préoccupation de l'Internet --et plus globalement des nouvelles technologies
de communication et d'information-- est au départ de ce processsus.
Le co-apprentissage de l'internet et de ses usages constitue, en tout état de
cause, une dimension importante du projet. Et il est à espérer que ceux qui
sont en recherche d'une manière fiable de faire leurs premiers pas dans le réseau
continueront de trouver, avec MicroBigoud (initiative du Comité de bassin
d'emploi du pays bigouden), le contexte adapté pour que ces premiers pas ne
soient pas déconnectés de leurs préoccupations professionnelles et autres. Mais
ni MicroBigoud ni Les Pieds sur Terre n'ont vocation à se limiter à un rôle
d'initiation. Par exemple, le réseau de communication électronique en cours
d'élaboration au niveau de la région prévoit semble-t-il divers points d'accès
à (Quimper, Pont-l'Abbé, Douarnenez, etc.).
Faut-il en la circonstance se plaindre que l'équipement précède les prévisions
d'usage ?
Ce n'est pas sûr, s'agissant d'activités en émergence. En tout cas, la dimension
"Internet" de Les Pieds sur Terre indique que ce dispositif a bien l'intention
de participer à la définition des usages qui en seront faits localement. Plus
généralement, l'Internet sera un moyen de communication normal pour la conduite
des activités. Via l'internet, diverses modalités de travail peuvent être envisagées.
Pas seulement pour communiquer avec ailleurs, ni même "être à la fois Ici et
Ailleurs", mais aussi et d'abord pour favoriser la communication ici, sur le
territoire qui nous intéresse au premier chef.
Comment ceux qui n'"ont pas internet" peuvent-ils s'impliquer ?
L'équipement en matière d'internet continue sa progression, mais il est certain que beaucoup de personnes désireuses de prendre place dans le dispositif Les Pieds sur Terre sont à l'heure actuelle "sans internet". Il faut en tenir le plus grand compte. D'abord, leur indiquer les points d'accès publics à l'internet auxquels ils peuvent recourir dans la région. Mais aussi leur proposer de créer un tandem avec une personne disposant personnellement d'un accès à l'internet. Et puis, peut-être, ensuite constituer de multiples points d'affichage des informations écrites concernant l'évolution de l'expérience.
Une expérience de ce genre a-t-elle déjà été menée ailleurs ?
Présentée dans les diverses dimensions qui constituent Les Pieds sur Terre, nous ne connaissons d'expérience comparable ni en France ni ailleurs. Mais il est probable que sous tel ou tel aspect, nous aurons à nous mettre à l'école d'expériences déjà menées ailleurs. Ceci dit, il serait très intéressant de créer une sorte de jumelage avec une autre petite région, un "pays", qui adopterait ex nihilo un même dispositif ou un dispositif voisin. Un appel devrait être prochainement lancé via l'internet auprès de responsables d'opérations de développement local. Là aussi le co-apprentissage pourrait s'avérer éminemment profitable !
Toutes les catégories d'âge sont-elles invitées à se creuser la cervelle et à s'impliquer ?
Depuis bien avant 7 ans jusqu'à bien après 77ans, les énergies seront bien accueillies ! S'agissant du Végétal, il semble qu'un programme académique est en cours pour développer des jardins dans les écoles primaires. Il faudra aller voir de ce côté-là, tout autant que du côté des sociétés d'Horticulture. Le but est de constituer, sur quelques thèmes, un environnement le plus porteur possible. Il n'y a, dans cette perspective, aucune ressource à laisser de côté ! Quelle sera la structure juridique de Les Pieds sur Terre ? Impossible à dire à ce stade. Tout dépendra des forces qui voudront s'y fédérer. Il faut constituer dès maintenant un noyau "de préfiguration", et l'une de ses tâches sera aussi de faire des propositions dans ce domaine. L'idéal serait de trouver une structure juridique associant aussi bien des entreprises privées que des collectivités publiques, des associations et des sociétés à buts coopératifs, en s'assurant que tout ce monde y trouve son compte. Il semble bien qu'une telle structure, peu connue, existe en droit français. Pour un tel projet, il faut de l'argent... Oui. Et peut-être même beaucoup d'argent ! Non seulement parce qu'objectivement cet argent sera nécessaire, mais aussi parce que, dans certains circuits de financement, la crédibilité d'un projet se juge à la dimension de ses prévisions financières ! ;-) Ce genre de dispositif implique assurément de disposer d'argent public. S'agissant d'un projet qui s'intéresse globalement au moyen et au long termes de la région, le priver de ressources publiques ne serait pas raisonnable. On peut imaginer, par exemple, qu'une part - autre que symbolique - du financement du pays de Cornouaille via le contra de plan Etat-Région pourrait être affecté par les décideurs politiques à ce type de préoccupations. Mais, largement basé sur la dynamique d'entreprise, il doit aussi subvenir à ses propres besoins pour ce qui ressortit aux produits en direction du marché.
S'agit-il d'une expérience à risques ?
Il faut, oui, considérer tout ça comme une expérience, et donc aussi bien avec les limites qu'avec les atouts d'une expérience. Mais les risques ne sont pas si nombreux ! S'il y en a un dont il faut tout particulièrement se garder, c'est de décevoir. Les résultats devront être à la hauteur des objectifs annoncés. Certes, l'ambition ne peut être que très élevée, mais à chaque étape, les objectifs concrets et leur intérêt --pour la collectivité autant que pour les entrepreneurs qui se seront jetés à l'eau--devront être affichés clairement, afin qu'une évaluation soit possible par quiconque. La confiance dans le processus ne peut s'établir qu'à ce prix. Et elle sera une affaire de progressivité. Peut-être l'affaire d'une génération... Ce point --créer et entretenir la confiance-- est, comme dans toute opération économique, de première importance. C'est pourquoi l'on peut imaginer d'accorder des moyens tout particuliers à la prévention des risques d'échec.
Comment résumer les buts de cette expérience ?
Le but stratégique est : prendre les moyens de créer un 21ème siècle qui ne
soit pas seulement le fruit de schémas traditionnels, ou de solutions élaborées
ailleurs. Et pour cela, commencer par créer la confiance dans la capacité de
la collectivité à effectuer de bons choix pour le court comme pour le long termes,
en se reposant pour beaucoup sur ses ressources propres. Au moment où les processus,
tant techniques qu'économiques, connaissent des mutations en série dont les
rythmes semblent aller toujours croissants, deux attitudes s'opposent :
- les choses étant réputées bien compliquées, attendre que les injonctions nous
viennent d'ailleurs en même temps que les moyens d'action (un grand classique,
hélas !),
- considérer que chaque territoire peut, dans l'intérêt collectif, effectuer
des choix tout aussi raisonnés que ceux qui pourraient émerger des cerveaux
des spécialistes en "aménagement du territoire" ou autres experts. Bien entendu
--et l'axe "Ici<=>Ailleurs" retenu pour charpenter l'expérience le dit nettement--
il n'est pas question de travailler en vase clos. Mais l'expérience consiste
à placer le centre de la réflexion et de l'action ici-même. A toute activité
économique correspond une ressource de base ;
sur quelle ressource s'appuiera l'expérience ?
Les ressources mises en oeuvre ici par les deux piliers économiques --agriculture
& pêche-- ont constitué ici depuis longtemps les ressources majeures. L'industrie
en a dépendu dans sa quasi-totalité, tandis que les services n'ont pas non plus
connu de développement réellement indépendant. Depuis 50 ans, le tourisme apporte
un complément d'activités marchandes, mais dont l'impact présente des aspects
négatifs (précarité des emplois, etc.) et dont l'existence-même peut être remise
en cause au moindre chimiquier faisant naufrage au printemps... Tout de même,
il est à remarquer que ces différentes activités mettent en oeuvre ...du vivant
: même les touristes --car c'est bien le touriste qui constitue la ressource
du tourisme-- sont du vivant ! La proposition de départ : travailler au Végétal
pris dans son ensemble, est passablement en phase avec cette tradition de traiter
du vivant. Cependant, la ressource la plus précieuse aujourd'hui est probablement
la matière grise. Et à cet égard la région peut compter d'une part sur l'existence
d'une ressource locale plutôt au-dessus de la moyenne (non ?), et d'autre part
sur l'attraction qu'elle exercerait sur des cerveaux.
Des laboratoires de recherche, donc, ou quelque chose du genre ?
Pas forcément. L'on a bien vu que les décisions prises en haut lieu, il y a
quelques années, de doter la Cornouaille d'une petite portion de l'Inra n'ont
pas conduit quantitativement à de grands résultats. La matière grise pourrait
être orientée vers l'établissement de relations avec Ailleurs, comme l'indique
le "Ici<=>Ailleurs" du document sommaire de présentation de Les Pieds sur Terre.
Comment cela ?
En mettant des centaines de personnes devant des claviers d'ordinateurs reliés
à l'internet, et en leur proposant d'aller à la "pêche" ?
Peu porteur... On peut par contre, établir des relations entre une bonne part
de la matière grise de plusieurs cantons et deux ou trois points d'ancrage bien
spécifiés. Dans un souci de cohérence, prenons un exemple dans le domaine du
Végétal. Les enjeux autour du Végétal sont en train d'apparaître comme majeurs
: les modifications génétiques entraînent potentiellement le bouleversement
d'une multitude de situations acquises. Le sens commun ne leur accorde peut-être
pas la même importance éthique qu'à celles portant sur l'être humain mais l'on
peut parier qu'en matière scientifique, économique, "de société" et même stratégique,
le terrain soit fertile en débats et en rapports de force. Or, l'on constate
du côté de la "communauté scientifique" --comme on l'appelle bizarrement-- un
souci croissant de reconquérir la confiance du public, qui a commencé à fondre
à propos du nucléaire puis s'est poursuivi à l'occasion de nombreuses situations
délicates. On peut sans doute prêter à beaucoup de scientifiques à travers le
monde la conclusion de la présidente de l'Association américaine pour l'avancement
de la science, selon laquelle à cet égard "mener ses affaires comme d'habitude
ne suffira pas".
Pourquoi ne pas creuser l'idée d'un échange à caractère opérationnel, au sein
duquel le vulgum pecus trouvera une place non seulement dans le processus d'élaboration
des connaissances, mais aussi dans le processus d'orientation de la recherche
(qui compte tout autant !) ?
Bien entendu, l'on peut commencer par rechercher des accords ponctuels avec
l'Institut National de la Recherche Agronomique ou avec d'autres Recherches
Instituées. La conjoncture actuelle porte peut-être ces organismes à des attitudes
moins ostracistes que par le passé, quand des agriculteurs conduisaient de manière
indépendante et à leurs risques exclusifs des expérimentations dont se gargarisait
la pensée officielle avant d'en venir à une sérieuse révision de leur suffisance...
Des développements plus ambitieux peuvent ensuite voir le jour sur ce même terrain.
Et prendrait ainsi forme petit à petit une sorte de modèle de laboratoire généralisé,
non pas axé sur la recherche fondamentale, ni même spécialement sur les développements
découlant de la recherche appliquée mais ceci : existe-t-il une chance pour
qu'un territoire devienne, en tant que tel, un lieu de travail sur une question
qui préoccupe la science aujourd'hui ?
Pas être un simple support passif pour la recherche, comme ce fut le cas, en
matière de sciences humaines, à Plozévet (la différence d'avec la conjoncture
d'il y a 30 ans serait intéressante à développer pour expliciter ce qui est
proposé ici). Mais mettre en oeuvre un principe peut-être plus important que
le droit à l'éducation pour tous : le Droit à la recherche pour tous.
Quelles conditions pour que ce genre de mise en oeuvre devienne possible
?
Effectivement, de but en blanc, l'on ne peut espérer voir sauter dans ce genre
d'aventure du jour au lendemain tous les habitants d'un territoire. D'abord,
concerner des pro-actifs, qu'ils soient ou non en recherche de positionnement
professionnel. Puis, petit à petit, l'on verra apparaître une nouvelle conscience
collective : celle d'appartenir à un groupe humain qui va de l'avant.
Contacts : Henri Guéguen
- rue Lann - 29180 Locronan Tél 02 98 91 78 54 ou 02 98 51 81 11