Congo Brazzaville
Les Congolaises reconquièrent leur propre marché
Syfia Congo

Pour reconquérir le marché des importations, en particulier de poisson salé, tenu jusqu'à présent par les commerçants ouest-africains, les femmes grossistes de Brazzaville ont créé une centrale d'achat. Un franc succès !

"J'attends avec impatience l'arrivée des conteneurs de poisson salé du groupement des femmes, en provenance de Dakar, afin d'alimenter mon dépôt du marché de Moukondo (quartier nord de Brazzaville, Ndlr), en machoiron, thon, et sole", lance, joyeuse, Mme Nganao, rencontrée devant le nouveau dépôt de l'Association des femmes entrepreneurs. Son enthousiasme s'explique. Depuis près de trois décennies, les femmes grossistes devaient s'approvisionner auprès des commerçants ouest-africains qui détenaient de fait le monopole de ces importations. Les Congolaises ne faisaient pas le poids face à ces concurrents solidaires, organisés en groupements et disposant de gros moyens financiers.
Pour reconquérir ce marché, elles ont créé il y a quelques mois une "centrale d'achat" qui commande en gros les produits et équipements dont elles ont besoin, comme le poisson salé de Dakar. Cinquante-quatre femmes qui avaient adhéré au groupement ont ainsi pu s'approvisionner à crédit. "Je me suis procurée 110 cartons de poisson salé de 9 kg chacun, au groupement. Le remboursement du capital d'achat se fera, après la vente définitive du stock qui m'a été fourni", explique Marie-Jeanne, vendeuse au marché Total (au sud de Brazzaville). Auparavant, elle ne pouvait bénéficier de telles facilités. "La bataille sur l'importation du poisson salé est très rude, ajoute-t-elle. Nous l'achetons actuellement à un prix compétitif. Ce qui était difficile avec les Ouest-Africains qui privilégient leurs frères".

S'approvisionner en gros
La centrale d'achat a débuté en juin 2003 avec 50 millions de Fcfa (76 000 €) versés par les membres co-fondateurs et les membres adhérents au Groupement d'intérêt économique (Gie). Il a été créé par des femmes entrepreneurs du Bureau de renforcement des capacités des femmes. L'objectif : obtenir des prix avantageux et réaliser des marges bénéficiaires substantielles au profit des membres. "La centrale d'achat aide, aujourd'hui, les femmes entrepreneurs à maîtriser les circuits d'approvisionnement et de distribution. Ces dernières entendent organiser leur propre chaîne de distribution et conquérir l’espace vital sur le territoire congolais, longtemps quadrillé par les commerçants étrangers", insiste Marguerite Homb, coordinatrice de ce Bureau qui encadre les femmes grossistes, les aide à se structurer en réseau, en groupement, en corporation ou en lobby, et développe des mécanismes de financement adaptés à leurs besoins.
Les femmes disposent aujourd'hui de dix dépôts implantés dans les marchés de Brazzaville. Le principal, au marché "Plateau des 15 ans", au nord de la capitale, est celui où s'opèrent la répartition et le ravitaillement des grossistes. "Dès l'arrivée du poisson salé, les mamans commerçantes viennent s'approvisionner au dépôt central", explique Michelle Manimat, animatrice sociale. Elles revendent ensuite leurs stocks aux détaillants dans les neuf autres dépôts.

Les Ouest-Africains inquiets
Sur les quatre conteneurs déjà réceptionnés, 5600 cartons ont été revendus. "Avant de livrer les cartons de poisson salé aux mamans, nous faisons, chaque fois, une enquête dans les boutiques des Ouest-Africains pour baisser le prix de vente. Car nos clientes doivent toujours acheter au bas prix", ajoute M. Manimat. "Au groupement, j'ai pu avoir le carton de thon et de machoiron à 13 000 Fcfa au lieu de 15 000 chez les commerçants ouest-africains", confirme Anne, vendeuse de poisson salé au détail au marché de Ouénzé, au nord de la ville.
Face à une telle initiative, Abdoulaye, grossiste sénégalais, ne cache pas ses craintes : "La plupart des femmes grossistes vendant du poisson salé se ruent vers l'initiative de ce nouveau groupement. Il nous sera difficile de récupérer notre clientèle". Pour l'instant, les commerçants sont dans l'expectative. Thiam, un autre ouest-africain conseille d'attendre : "Observons quelques années si cette initiative va perdurer".

Solange Kibelolo
Syfia International Envoi n°04-12 – Mars 2004
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