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contre le crime d'esclavage
A l'initiative de cette marche, le Comité pour une commémoration unitaire du cent cinquantenaire de l'abolition de l'esclavage de nègres dans les colonies françaises. Son objectif: susciter l'effort de travail et de devoir de mémoire. 'Rallumer la flamme du souvenir des millions de femmes et d'hommes, razziés, enchaînés à fond de cale, déshumanisés par la traite pour être ensuite réduits à l'état d'animal, véritable bête de somme, sans civilisation, sans culture, morts au travail forcé, sous le fouet et le carcan, au nom d'une théorie postulant leur infériorité naturelle.'
De toutes sensibilités politiques, plusieurs dizaines d'associations, des écrivains, comédiens, architectes, historiens, musiciens, peintres, philosophes, avocats, journalistes et simples particuliers entendent obtenir que l'esclavage soit reconnu comme 'l'un des crimes les plus abominables perpétrés contre l'humanité'.
Françoise Vergès, historienne réunionnaise, répond à nos questions.
L'esclavage, dans les colonies françaises, a été aboli officiellement le 21 avril 1848. Mais a-t-il disparu réellement du jour au lendemain?.
En 1848 prend fin la forme extrême de l'asservissement qui est de prendre des hommes pour des objets. Mais un système qui organise toute la vie de l'économie, de la société, des idées en rapport maître-esclave ne peut pas disparaître du jour au lendemain. Il subsiste dans les mentalités. Pendant un siècle, jusqu'à 1946, ces affranchis sont des colonisés. Toute l'unité économique construite sur la plantation est restée en place. La couleur de la peau reste une donnée essentielle: quand on est noir, on est naturellement esclave, quand on est blanc, on est naturellement libre. Hier, le Noir était esclave, aujourd'hui il est prolétaire, salarié.
Etre affranchi devait signifier échapper à l'asservissement, avoir la liberté de circuler, ce qui est une aspiration très forte et immédiatement appliquée. Or, ce droit n'est pas reconnu. Le déplacement est qualifié de 'vagabondage' par la police. Dès l'abolition est mis en place un livret de travail obligatoire, sur lequel sont mentionnés le domicile et le nom de l'employeur. Si on ne l'a pas, on est arrêté, condamné, envoyé dans des ateliers de discipline. Même les enfants sont concernés. Il existe des lettres de parents qui expliquent aux autorités que leur enfant ne 'vagabondait' pas, qu'il était juste allé voir de la famille. Les ateliers de discipline, le travail forcé sont des chantiers. Cette main-d'oeuvre est utilisée par l'Etat pour construire toute l'infrastructure des colonies, routes, chemin de fer... Toute la question est de garder une main-d'oeuvre pas chère.
Comment va se faire le passage à une certaine réalité de liberté?
Cela va prendre beaucoup de temps. En 1848, les hommes ont le droit de vote. Mais la participation politique est très limitée, dominée par le racisme. Les hommes de pouvoir disent aux Noirs: 'Vous ne savez pas lire, pas écrire'. Il n'y a pas de véritable apprentissage de la démocratie. Règnent le clientélisme, le paternalisme, la violence. La participation à la Première Guerre mondiale donne l'envol d'une conscience de l'égalité des droits. Il y a aussi les échos du Front populaire, puis la Seconde Guerre mondiale et 1946. En Guyane, en Martinique, à la Réunion n'apparaît pas de revendication nationaliste comme dans les colonies d'Afrique. Le rapport à la métropole n'est pas le même. L'idéal républicain est considéré idéal émancipateur. La liberté est l'image de la Révolution française battant en brèche la monarchie. Le problème est donc la réalisation de cette promesse 'liberté égalité fraternité' de 1789.
Est-ce la survivance de la mentalité d'esclave et de maître qui explique le peu d'importance donnée aux commémorations de l'abolition de l'esclavage?
Dans les départements d'outre-mer, il a fallu lutter pour faire accepter cette date. Elle est peu connue. Elle a survécu dans le langage, dans les proverbes, mais ne se transforme ni en savoir ni en écrit. Le cent cinquantième anniversaire a permis de dire que la France a été une grande puissance esclavagiste, mais la conscience en est à peine élaborée: c'est une toute petite rubrique dans les manuels scolaires. La population française ne sait pas que toute une partie de son économie, de sa structure urbaine, sociale, a été construite sur la traite, que le menuisier construisait des bateaux pour la traite... Des gens qui n'avaient pas de rapport direct avec l'esclavage 'investissaient' sur la traite, comme aujourd'hui on 'investit' dans le pétrole... Tout cela a mis en place un déni de l'esclavage très constituant de l'identité aussi bien de la France que des colonies. En même temps, l'héritage des philosophes du XVIIIe siècle a alimenté le débat philosophique, éthique, a formé une partie de l'identité et fait émerger la demande de reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité.
La France vient de commémorer officiellement l'abolition de l'esclavage. Comment appréciez-vous cette démarche?
Il y a eu énormément d'engagements de personnalités, d'associations, mais le gouvernement est resté timoré. On a valorisé le rôle de Schoelcher, mais pas la révolte d'Haïti, par exemple, qui a servi d'argument aux abolitionnistes. Il n'y a pas eu de réflexions sur le lien entre abolition de l'esclavage et passage à la colonisation. On a mis en valeur 'le magnifique don de la République française', sans réfléchir au rôle des minorités, à ce que l'on fait de ceux qui restent là-bas et au statut réel de ceux qui sont ici. L'Etat est gêné pour aborder la question du crime contre l'humanité, parce que ce serait reconnaître sa responsabilité en tant qu'Etat responsable de son héritage d'Etat.
L'Education nationale n'explique pas que toute la société française a été construite sur l'esclavagisme. Les historiens sont reconnus quand ils font des recherches sur la Révolution ou sur Vichy, mais pas sur l'esclavage. J'ai dû faire des cours à des agrégés d'histoire! On comprend mieux, dans ces conditions, les difficultés pour les Antillais, les Guyanais, les Réunionnais d'intégrer la notion de l'esclavage. C'est trop dur, trop terrible. Il faut leur redonner la fierté. Montrer comment leurs ancêtres ont résisté, comment ils se sont révoltés, comment ils ont été à l'origine de nouvelles langues, de nouvelles musiques.
Quand vous êtes immigré africain, vous savez qui vous êtes. Quand vous venez des départements d'outre-mer, vous êtes français mais on vous traite comme un immigré. Souvent, quand un métropolitain va habiter en Martinique ou à la Réunion, il se comporte comme un néocolonialiste. Inconsciemment ou non. Les fonctionnaires ont encore des traitements de faveur. En fait, beaucoup de gens seraient contents si l'on pouvait fermer la porte à l'Histoire, comme on l'a fait pour la guerre d'Algérie. Mais les fantômes resurgissent toujours... Les héritages sont là, il vaut mieux les assumer que les nier.
Propos recueillis par
EMILIE RIVE