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Inquiétant, alarmant même, le constat que livre Jacques Pantaloni, recteur de la Corse de 1998 à 2002, dans une étude très fouillée sur l'école dans l'île. Inquiétant à plus d'un titre : dans l'instant et pour l'avenir. Ne fait-il pas remarquer en une formule fort pertinente : « L'école d'aujourd'hui, c'est la Corse demain. » Or, dès lors qu'on pousse la porte des établissements, dès lors qu'on suit le cursus des élèves ou leur degré d'insertion dans la vie active, on s'aperçoit que ce n'est guère brillant, et que l'île occupe bien la dernière place de la classe des régions françaises quel que soit l'angle envisagé.
En une série de tableaux, réalisés lors d'une communication à l'intention des Corses de Marseille où Jacques Pantaloni est aujourd'hui professeur à l'école polytechnique, tant il lui était apparu qu'ils ne connaissaient pas la terre dont pourtant ils ne cessent de parler entre deux séjours dans leur village d'origine, l'ancien recteur fait apparaître une véritable misère de l'outil scolaire.
Profitons-en, d'ailleurs, pour dissiper une fausse raison de se réjouir – l'arbre qui cache la forêt en quelque sorte – soit donc le taux de réussite des bacheliers insulaires qui se situe au plus haut des statistiques. Ou, ce qui revient au même, la présence en deuxième position de l'académie de Corse, tout juste derrière celle de Strasbourg, lorsqu'on considère l'absence de retard scolaire d'une même classe d'âge au niveau de la terminale.
Ce résultat encourageant est en fait en trompe-l'œil. Il est la conséquence d'une sélection impitoyable qui laisse une grande partie des élèves sur le carreau. En effet, si la Corse a peu (14,6 % en 2001, dernières statistiques connues) de ses élèves qui accusent au moins deux ans de retard au lycée, c'est tout simplement parce que l'essentiel des troupes a été décimé au collège où là c'est l'hécatombe.
La Corse se situe alors dans les profondeurs du classement pour le nombre des élèves qui ont complètement décroché. Il y a là, entre collège et lycée, une rupture dramatique. Alors que Strasbourg, académie de référence, si elle est la mieux lotie en terminales où ses élèves sont ceux qui accusent le moins de retard (14,1 % sont dans cette situation), c'est encore le cas au collège (avec 4,4 %) ou à la sortie du primaire (avec 3 %). L'académie alsacienne se situe ainsi toujours en tête de peloton pour une réussite harmonieuse de l'ensemble de son public à tous les niveaux de la scolarité. La Corse, à l'opposé, compte 12,4 % de ses élèves en retard en troisième et déjà plus de 5 % à la sortie du primaire. Il n'y a guère – dure coïncidence ! –, que la Guadeloupe, la Martinique et la Guyanne qui font pire.
Plus que toutes les autres régions de la métropole, l'île forme une élite et les bons résultats de ses bacheliers s'opèrent aussi au détriment du nombre élevé d'élèves qui ont été largués en route. La situation de la Corse s'est d'ailleurs fortement dégradée ces dernières années : alors qu'elle se classait dans les régions de tête, en 1987, pour la proportion de bacheliers dans une génération moyenne, elle se retrouve en dernière position, en 1999, avec moins de 57 % de reçus par rapport à l'effectif de départ de la scolarité.
Même ces élèves des classes terminales, heureux élus ! ne sont pas tirés d'affaire. C'est la stagnation à cet échelon qui les attend dans des proportions bien plus importantes que la moyenne nationale. Une analyse de la population insulaire de 20 à 59 ans fait apparaître qu'ils ne sont que 8 % à obtenir un bac + 2 quand la moyenne nationale est de 10,5 % et 8,4 % à être titulaires d'un diplôme supérieur contre 10,5 % au niveau national. En Corse, seuls 4 % de la tranche d'âge considérée – cela concerne surtout la décennie qui suit 20 ans – est en cours d'étude alors que la moyenne nationale s'établit deux points au-dessus. « Ce manque d'ambition», suivant l'expression de Jacques Pantaloni, est d'ailleurs confirmé par l'orientation des post-baccalauréats : 22 % des Corses qui obtiennent le bac choisissent une formation courte (IUT ou BTS), tout comme les Antillais, quand ils ne sont que 7 % à Paris.
Le résultat d'ensemble est catastrophique pour la Corse. Dans la tranche d'âge des 15-30 ans, le taux de non-diplômés y est nettement supérieur au reste de la France métropolitaine. C'est notamment le cas pour les 26-30 ans : 20 % et plus (quasiment 25 % pour les trentenaires, soit un quart qui n'est titulaire d'aucun diplôme) contre de 12 à 15 % sur le continent. Pour les 20-25 ans, le taux se stabilise aux alentours de 15 % dans l'île, mais il est alors nettement sous la barre des 10 % sur le continent.
Certes, la Corse observe scrupuleusement la période de scolarité obligatoire entre 6 et 16 ans. Mais, en amont, on s'aperçoit que la scolarisation est moins précoce que la moyenne nationale (20 % sont scolarisés à l'âge de trois ans contre 40 % sur le continent). « On garde plus longtemps les enfants à la maison», souligne Jacques Pantaloni. Et, en aval, sitôt l'obligation levée, les jeunes quittent l'appareil éducatif. Ils ne sont plus que 35 % en Corse concernés par les études à l'âge de 22 ans, quand on en compte 50 % sur le continent.
Avec un taux de scolarisation de 75 % de ses 16-19 ans et de l'ordre de 25 % de ses 20-24 ans, l'académie insulaire est loin, très loin, presque à la dérive, par rapport à celle de Limoges qui a 89 % des 16-19 ans en cours d'études ou celle de Toulouse qui affiche un taux de scolarisation de plus de 40 % des 20-24 ans ou. Et on s'aperçoit, au fil des paramètres, que la Corse partage systématiquement ce sort peu enviable avec l'académie d'Amiens, autre fille pauvre du système éducatif. C'est le cas, on vient de le voir, pour le taux de scolarisation, mais aussi le cas pour les sorties sans qualification où, pour l'année 2001, la Corse se classe dernière avec 16 %, tandis que les académies de Rennes ou Nantes affichent un tout petit 5 %. Idem pour l'évaluation des connaissances en sixième où la Corse se situe au-dessous de la moyenne nationale aussi bien pour le français (67 % d'indice) que pour les mathématiques (62 %) contre respectivement 73 et 69 % à l'académie de Rennes. On retrouve ici encore cette proximité de la Corse avec la Picardie dont l'académie Amiens réalise un résultat bien pire encore : 64 et 59 %.
Pourquoi ces deux régions de l'extrême nord et du sud extrême se retrouvent-elles dans le même panier ? Parce qu'elle sont toutes deux déconnectées des centres actifs ; la Picardie ayant perdu son tissu industriel, la Corse, quant à elle, n'en a jamais connu. Et Jacques Pantaloni de souligner : « Quand une région est désœuvrée, qu'elle n'offre pas à ses jeunes un univers d'activités, composé d'usines et d'unités de recherches, l'école est la première à en payer le prix. »
Et le prix fort, pourrait-on ajouter : lorsque le ministère de l'Éducation nationale doit opérer un classement des collèges suivant les régions, il est contraint de mettre la Corse à part, dans un septième et dernier groupe qu'elle occupe toute seule. Sous les mentions « retard », « défavorisés» et « très défavorisés», on retrouve – c'est une statistique affolante – 65,5 % des 32 collèges de l'île. Il y a en France un peu plus de 10 % des collèges qui rentrent dans la rubrique « retard » ; il y en a plus de 40 % en Corse. Tout à fait stupéfiant !
Et le ministère d'indiquer : « Les académies de Créteil et de la Corse présentent une forte concentration de collèges qualifiés de « difficiles» et « très difficiles», c'est-à-dire de collèges dont les élèves sont plus souvent étrangers ou beaucoup plus souvent en retard qu'ailleurs. Ces traits sont encore plus accentués en Corse. »
Bien entendu, il ne s'agit nullement de rendre les enfants d'immigrés directement responsables de la baisse du niveau des établissements, mais de constater que leur forte présence – la Corse est, après L'Île-de-France, la région où l'immigration est en pourcentage la plus forte –, ne s'est accompagnée d'aucune mesure spécifique. Par ailleurs – et c'est encore plus troublant –, l'incidence de ces élèves n'explique pas tout. Ainsi le collège de Saint-Joseph qui a 62 % d'enfants venant d'un milieu défavorisé (triste record de l'île), compte parmi ses inscrits, moins de 30 % d'élèves issus de l'immigration. C'est encore plus frappant pour les collèges de Baleone ou de Sainte Marie Sicché où on dénombre près de 40 % de défavorisés quand les inscrits issus de l'immigration sont
sous la barre des 5 %.
Un colloque – « Les enfants pauvres en France» – qui s'est tenu à Paris en 2003, établissait que la Corse fait partie de ces régions où les enfants couverts par les CAF (Caisse d'allocations familiales) sont plus souvent à bas revenus, avec des taux dépassant parfois les 30 %.
Dans l'île même les disparités sont grandes. On peut même parler d'une scolarité à deux vitesses. Si on analyse le retard scolaire par bassins de formation, on constate qu'Ajaccio et Bastia-Balagne tirent leur épingle du jeu avec une scolarité retardée des élèves en troisième de l'ordre de 10 %. En revanche, la situation est plus délicate pour le grand sud où ce retard est de l'ordre de 13 %, et carrément critique pour Corte-Plaine Orientale où elle frise les 20 %. L'école témoigne, suivant Jacques Pantaloni, de « l'état de sous-développement de la Corse» que confirment d'ailleurs les indicateurs économiques.
On aperçoit clairement les dégâts pour peu qu'on se préoccupe du niveau du chômage des jeunes sortis du système scolaire en 1998. Après un an, en Corse, plus de 30 % de ces jeunes n'ont pas d'emploi quand la moyenne nationale est de 20 %. Après trois ans, l'île compte encore 24 % de sans-emplois chez les jeunes qui ont arrêté leurs études contre une moyenne nationale à 10 %.
Raison pour laquelle, suivant Jacques Pantaloni, la communauté insulaire, élèves et parents compris, « a cessé plus qu'ailleurs de croire en l'école». On se heurte, selon lui, à un « problème de mentalité» dont il sera long et difficile de renverser la tendance, car il s'est accompagné d'une substitution de valeurs.
C'est une nouveauté dans la tradition de l'île, car longtemps, bien que sur une couche de population réduite aux plus aisés, l'école a été tenu comme le meilleur ascenseur social. Mais, ajoute-t-il, « la Corse n'a pas réussi à franchir l'obstacle de la massification». Ce qu'elle a su faire pour assurer un avenir à quelques-uns, elle n'a pu le reproduire quand l'école s'est ouverte à tous. C'est à un échec à grande échelle et sous nos yeux auquel on est en train d'assister dans une indifférence générale. Car, suivant une habitude désormais bien au point, les responsables de l'île s'intéressent à tout, notamment à la définition à la ligne près de la règle institutionnelle, alors que l'île se dérobe sous leurs pieds en frappant les élèves d'aujourd'hui qui feront la Corse de demain sans qu'on les éduque en ce sens tant leur outil de formation est déficient et déphasé par rapport aux normes nationales. Bonjour la « corsisation» des emplois !
Cette confusion perpétuelle dans les priorités, c'est aussi ça le problème corse. |