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"J'ai rêvé d'un monde
de soleil dans la fraternité de mes frères
aux yeux bleus."
[ Léopold Sedar Senghor ]
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Sealth était l'un des grands chefs indiens à l'époque
où l'homme blanc progressait vers l'ouest en Amérique
du Nord.
On peut admirer dans son discours à la fois un sens et un
souci écologiques, inconnus à l'époque mais
si actuels, en même temps que le pressentiment du sort qui
attendait le peuple indien.
« Le Grand Chef de Washington nous a fait part de son désir
d'acheter notre terre.
« Le Grand Chef nous a fait part de son amitié et de
ses sentiments bienveillants. Il est très généreux,
car nous savons bien qu'il n'a pas grand besoin de notre amitié
en retour.
« Cependant, nous allons considérer votre offre, car
nous savons que si nous ne vendons pas, l'homme blanc va venir avec
ses fusils et va prendre notre terre.
« Mais peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la
terre ? Étrange idée pour nous !
« Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur
de l'air, ni du miroitement de l'eau, comment pouvez?vous nous l'acheter
?
« Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon
peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse,
chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière,
le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la
mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui coule
dans les arbres porte les souvenirs de l'homme rouge.
« Les morts des hommes blancs, lorsqu'ils se promènent
au milieu des étoiles, oublient leur terre natale. Nos morts
n'oublient jamais la beauté de cette terre, car elle est
la mère de l'homme rouge; nous faisons partie de cette terre
comme elle fait partie de nous.
« Les fleurs parfumées sont nos sœurs, le cerf, le
cheval, le grand aigle sont nos frères ; les crêtes
des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et
l'homme lui-même, tous appartiennent à la même
famille.
« Ainsi, lorsqu'il nous demande d'acheter notre terre, le
Grand Chef de Washington exige beaucoup de nous.
« Le Grand Chef nous a assuré qu'il nous en réserverait
un coin, où nous pourrions vivre confortablement, nous et
nos enfants, et qu'il serait notre père, et nous ses enfants.
« Nous allons donc considérer votre offre d'acheter
notre terre, mais cela ne sera pas facile, car cette terre, pour
nous, est sacrée.
« L'eau étincelante des ruisseaux et des fleuves n'est
pas de l'eau seulement ; elle est le sang de nos ancêtres.
Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir qu'elle
est sacrée, et vous devrez l'enseigner à vos enfants,
et leur apprendre que chaque reflet spectral de l'eau claire des
lacs raconte le passé et les souvenirs de mon peuple. Le
murmure de l'eau est la voix du père de mon père.
« Les fleuves sont nos frères ; ils étanchent
notre soif. Les fleuves portent nos canoës et nourrissent nos
enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devrez vous souvenir
que les fleuves sont nos frères et les vôtres, et l'enseigner
à vos enfants, et vous devrez dorénavant leur témoigner
la bonté que vous auriez pour un frère.
« L'homme rouge a toujours reculé devant l'homme blanc,
comme la brume des montagnes s'enfuit devant le soleil levant. Mais
les cendres de nos pères sont sacrées. Leurs tombes
sont une terre sainte ; ainsi, ces collines, ces arbres, ce coin
de terre sont sacrés à nos yeux. Nous savons que l'homme
blanc ne comprend pas nos pensées. Pour lui, un lopin de
terre en vaut un autre, car il est l'étranger qui vient de
nuit piller la terre selon ses besoins. Le sol n'est pas son frère,
mais son ennemi, et quand il l'a conquis, il poursuit sa route.
Il laisse derrière lui les tombes de ses pères et
ne s'en soucie pas.
« Vous devez enseigner à vos enfants que la terre,
sous leurs pieds, est faite des cendres de nos grands-parents. Afin
qu'ils la respectent, dites à vos enfants que la terre est
riche de la vie de notre peuple. Apprenez à vos enfants ce
que nous apprenons à nos enfants, que la terre est notre
mère. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils
de la terre. Lorsque les hommes crachent sur la terre, ils crachent
sur eux-mêmes.
« Nous le savons : la terre n'appartient pas à l'homme,
c'est l'homme qui appartient à la terre. Nous le savons:
toutes choses sont liées comme le sang qui unit une même
famille. Toutes choses sont liées.
« Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de
la terre. L'homme n'a pas tissé la toile de la vie, il n'est
qu'un fil de tissu. Tout ce qu'il fait à la toile, il le
fait à lui-même.
« Mais nous allons considérer votre offre d'aller dans
la réserve que vous destinez à mon peuple. Nous vivrons
à l'écart et en paix. Qu'importe où nous passerons
le reste de nos jours. Nos enfants ont vu leurs pères humiliés
dans la défaite. Nos guerriers ont connu la honte; après
la défaite, ils coulent des jours oisifs et souillent leur
corps de nourritures douces et de boissons fortes. Qu'importe où
nous passerons le reste de nos jours ? Ils ne sont plus nombreux.
Encore quelques heures, quelques hivers, et il ne restera plus aucun
des enfants des grandes tribus qui vivaient autrefois sur cette
terre, ou qui errent encore dans les bois, par petits groupes; aucun
ne sera là pour pleurer sur les tombes d'un peuple autrefois
aussi puissant, aussi plein d'espérance que le vôtre.
Mais pourquoi pleurer sur la fin de mon peuple ? Les tribus sont
faites d'hommes, pas davantage. Les hommes viennent et s'en vont,
comme les vagues de la mer.
« Même l'homme blanc, dont le Dieu marche avec lui et
lui parle comme un ami avec son ami, ne peut échapper à
la destinée commune. Peut-être sommes nous frères
malgré tout; nous verrons. Mais nous savons une chose que
l'homme blanc découvrira peut-être un jour: notre Dieu
est le même Dieu. Vous avez beau penser aujourd'hui que vous
le possédez comme vous aimeriez posséder notre terre,
vous ne le pouvez pas. Il est le Dieu des hommes, et sa compassion
est la même pour l'homme rouge et pour l'homme blanc.
« La terre est précieuse à ses yeux, et qui
porte atteinte à la terre couvre son créateur de mépris.
Les blancs passeront, eux aussi, et peut-être avant les autres
tribus. Continuez à souiller votre lit, et une belle nuit,
vous étoufferez dans vos propres déchets.
« Mais dans votre perte, vous brillerez de feux éclatants,
allumés par la puissance du Dieu qui vous a amenés
dans ce pays, et qui, dans un dessein connu de lui, vous a donné
pouvoir sur cette terre et sur l'homme rouge. Cette destinée
est pour nous un mystère; nous ne comprenons pas, lorsque
tous les buffles sont massacrés, les chevaux sauvages domptés,
lorsque les recoins secrets des forêts sont lourds de l'odeur
d'hommes nombreux, l'aspect des collines mûres pour la moisson
est abîmé par les câbles parlants.
« Où est le fourré ? Disparu. Où est
l'aigle ? Il n'est plus. Qu'est-ce que dire adieu au poney agile
et à la chasse ? C'est finir de vivre et se mettre à
survivre.
« Ainsi donc, nous allons considérer votre offre d'acheter
notre terre. Et si nous acceptons, ce sera pour être bien
sûrs de recevoir la réserve que vous nous avez promise.
Là, peut-être, nous pourrons finir les brèves
journées qui nous restent à vivre selon nos désirs.
Et lorsque le dernier homme rouge aura disparu de cette terre, et
que son souvenir ne sera plus que l'ombre d'un nuage glissant sur
la prairie, ces rives et ces forêts abriteront encore les
esprits de mon peuple. Car ils aiment cette terre comme le nouveau-né
aime le battement du cœur de sa mère. Ainsi, si nous vous
vendons notre terre, aimez-la comme nous l'avons aimée. Prenez
soin d'elle comme nous en avons pris soin.
« Gardez en mémoire le souvenir de ce pays, tel qu'il
est au moment où vous le prenez. Et de toute votre force,
de toute votre pensée, de tout votre cœur, préservez-le
pour vos enfants, et aimez-le comme Dieu vous aime tous.
« Nous savons une chose: notre Dieu est le même Dieu.
Il aime cette terre. L'homme blanc lui-même ne peut pas échapper
à la destinée commune.
PEUT-ÊTRE SOMMES-NOUS FRÈRES. Nous verrons.
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