de Jean-Luc

    Muracciole

Pour le Journal Scolaire de la Corse
 
    

«Lycée +» un projet qui a de la classe

A Reims, feu vert laborieux pour un concept original contre l'échec scolaire.

Le mardi 3 avril 2001

«Avec le terme "virtuel", les gens ne comprenaient pas que ce serait un lycée bien réel,
avec des élèves dedans!»
Jean-Luc Muracciole

Aujourd'hui dans la boîte aux lettres du rectorat de Reims, une lettre de mission. Elle confie officiellement à Jean-Luc Muracciole, professeur de français, le soin de créer son «Lycée +» à la rentrée. Enfin. Car ce projet innovant, comme d'autres, a eu du retard à l'allumage pour cause de va-et-vient erratiques entre le ministère de l'Education nationale, à Paris, et les autorités locales. Le «Lycée +» rémois accueillera une trentaine d'élèves de seconde, tous volontaires. Leur point commun: un rapport difficile à l'institution scolaire. Ici, ils seront pris en charge individuellement via une pédagogie tournée vers la réalisation de projets culturels (livres, films etc.) et fondée sur l'échange - entre élèves de différents niveaux, avec les enseignants et avec l'extérieur. Certains viendront de familles qui ne rencontrent pas de difficultés particulières, d'autres de milieux modestes, certains de milieux défavorisés. Ils seront rejoints par 30 autres volontaires en 2002, puis encore 30 en 2003, date à laquelle le lycée tournera à effectifs pleins.

Renouer le savoir. Après seize ans d'implication quotidienne auprès de jeunes en difficulté scolaire, à Reims, Muracciole a pris l'an dernier une année sabbatique pour monter son projet de lycée virtuel (Libération du 7 juin 2000). Depuis, il a changé le titre en «Lycée +»: «Avec le terme "virtuel", les gens ne comprenaient pas que ce serait un lycée bien réel, avec des élèves dedans!» Ce n'est pas le seul détail qu'il aura dû clarifier. Son projet fonctionne-t-il avec un site Internet spécialement conçu pour lui? On croit qu'il n'a qu'inventé un logiciel didactique de plus. Arrive-t-il avec un projet ficelé et déjà financé en partie par des entreprises? Il veut vendre l'école au grand méchant loup libéral. Parvient-il, avec une demi-douzaine de fidèles, à abattre un travail qui mobiliserait 25 personnes ? Il planifie de faire exploser le temps de travail des enseignants. Bref, à chaque étape, il faut expliquer. Puis réexpliquer.

L'aspect Internet mis à part, le «Lycée +» ressemblera à la classe «Clivage» que Jean-Luc Muracciole a animée pendant seize ans. Sous couvert administratif d'un cycle d'insertion professionnelle par alternance (Cippa), il avait mis à la philo ou aux sciences des générations d'élèves en déroute scolaire. «Peu de temps après la création de "Clivage", un responsable administratif me dit: "C'est bien votre truc, mais dans un "Cippa", on garde les jeunes six mois maximum." Je hurle. Il maintient. Je reviens le lendemain et lui dis "OK". Lui, très surpris: "Vous le leur dites?" Moi: "Non. C'est vous le responsable, c'est vous qui allez le leur dire." Il n'est jamais venu et j'ai gardé mes élèves!» Certains décrochent un bac général, pas tous, mais le lien avec le savoir se noue ou se renoue, notamment autour de projets culturels et artistiques qui se concrétisent dans des «mini-entreprises». Avec un levier puissant: les partenariats. «C'est ce que j'ai du mal à expliquer à l'Education nationale», concède Muracciole, qui s'est déjà assuré tellement de soutiens qu'il a envisagé de créer son «Lycée +» dans le privé. «C'eût été la mort dans l'âme: je fais tout dans le public depuis toujours et je veux y rester. Mais si les choses n'avaient pas fini par avancer...»

C'est bien cela qui l'énerve. La lenteur. Muracciole monte trois projets à la minute et admet péniblement que l'Education nationale ne suive pas son rythme. Ou ses méthodes, qui lui valent parfois des commentaires peu amènes de chefs d'établissements sur le mode «avec les moyens qu'ils ont, ceux-là...» Même s'il s'agit plutôt des moyens qu'il se donne. «Pour la venue d'I Muvrini, on a fait 1 000 beignets de châtaigne et 1 000 de poireaux. Le fleuriste a offert 70 bouquets. Et Mercedes a prêté un minibus. La salle était prêtée. Une soirée à 40 000 francs qui en a coûté 300.» Plus les cours de polyphonie corse qu'un des chanteurs a donnés aux élèves, et le travail de communication réalisé pour médiatiser le concert. Résultat: salle archi-comble. Idem quand le comédien Philippe Caubère, le cinéaste Michel Deville ou le philosophe François Dagognet ont répondu à l'invitation.

Ironie. L'obsession de Muracciole - inscrire l'école dans la ville et créer le lien entre les quartiers et le centre - se concrétisera également au «Lycée +». Grâce à un cours de design, construit à l'aide d'une soixantaine d'objets emblématiques que les élèves pourront voir in situ dans Reims via des parcours découverte, manière aussi de découvrir la ville et son patrimoine; le site Internet offrira des entretiens avec des designers et des données encyclopédiques, plusieurs séances de cours y seront consacrées. «Les autres "Lycées +" pourront décliner ce principe dans leurs villes». Muracciole rit. Car il y a déjà d'autres «Lycées +» en gestation, dont un en Bourgogne à court terme. Et des contacts au Gabon, au Mexique, au Congo. «C'est moins cher de monter une classe par satellite.» En attendant de couvrir le globe de «Lycées +», Jean-Luc Muracciole savoure l'ironie de la situation. «Ouvrir un lycée avec des liaisons satellites... Quand je pense qu'en dix-sept ans, je n'ai eu le téléphone qu'une fois dans ma classe. C'était la deuxième année.»     

Par EMMANUEL DAVIDENKOFF
du journal Libération
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