" C'est pas l'homme qui prend la mer, c'est la mer qui prend l'homme ", dit la chanson de Renaud, citant une phrase de Joseph Conrad, l'un des écrivains qui a écrit les plus belles pages sur la mer.
Le 10 décembre, au petit matin, la mer a pris l'homme en pleine gueule et, depuis cette date sinistre, crache sur les plages de France un sang gluant et noir qui se répand comme un poison et tue la vie sur son passage. La catastrophe est là, incontestable, détestable et révoltante. Par seul souci d'améliorer ses profits, selon la règle banale du " toujours plus ", une bande de délinquants modernes et mondialisés a agressé notre écosystème, par nature propriété universelle, et porté atteinte à un équilibre écologique fragile. Quelle responsabilité ! Quelle culpabilité !
Vingt ans après l'Amoco-Cadiz, on ne peut plus se contenter de la compassion et de la générosité pour solde de tout compte. Cette, il faut agir, et vite, pour qu'une telle catastrophe ne puisse plus se reproduire, ici comme ailleurs. Pendant que nos regards éplorés s'attardent sur l'Erika et ses victimes, naviguent sur toutes les mers du globe de nombreux petits frères remplis de produits encore plus toxiques et plus dangereux que le fioul lourd : produits chimiques, gaz, déchets radioactifs… Sillonnés par des bombes flottantes, surexploités par des méthodes de pêche dévastatrices, nos océans sont devenus des cimetières dans lesquels reposent nos espérances d'un monde plus sensible à l'équilibre entre l'homme et la nature qu'au CAC 40. Le capitalisme sauvage n'a pas le pied marin !
Le naufrage de l'Erika nous renvoie l'image souillée d'une conception de la mondialisation qui prétend tout réguler par les seules " lois du marché ", devenu le cache-sexe de ceux qui n'osent plus dire " loi du profit ". C'est cette version de la mondialisation que des milliers de citoyens debout, réunis à Seattle, ont condamnée et tentée de mettre à mal, en réclamant " de l'éthique et du droit " dans le commerce international. On a beau chercher " l'éthique et le droit " dans le transport maritime international, " l'espace de rigueur et de liberté " que Victor Hugo soulignait dans les travailleurs de la mer, on ne les trouve pas. Où est l'éthique, où est la rigueur, lorsque l'on sait que 50% de la flotte internationale, tous transports confondus, navigue sous les pavillons de complaisance de Panama, Malte, Les Bahamas, le Liberia, Chypre, qui sont autant de paradis fiscaux ? Où est l'étique, où est la rigueur, lorsque l'on sait que plus de mille tankers construits avant 1979 - c'est à dire sans double coque - continuent de naviguer sur nos océans avec des équipages sous-qualifiés, venus de pays pauvres, sous-payés et exploités comme des galériens modernes : 400 dollars par mois pour les mieux lotis, sept jours sur sept de travail à onze heures par jour ?
De l'affréteur au donneur d'ordre, de l'armateur au bureau de recrutement, ils sont tous les complices d'un système de négriers. Ils sont tous responsables et tous coupables … Y compris le PDG de Total-Fina. Il peut toujours jurer ses grands dieux que l'Erika était aux normes, mais il ne peut pas nous dire sans mentir qu'il ne connaissait pas ce système d'exploitation des hommes auquel toutes les grandes société pétrolières du monde comme la sienne, ont recours depuis vingt cinq ans. A ce sujet, il serait intéressant de poser la question à Monsieur Desmarest et à ses amis pétroliers de savoir pourquoi ils se sont débarrassés de leur flotte à cette époque. Parce que ça coûtait trop cher de respecter certaines normes sociales ?
Dans cet océan de cynisme, l'Etat français a sa part de responsabilité. Il y a belle lurette que notre pays n'a plus de politique maritime : en vingt ans, la flotte française est passée du 4ème au …28ème rang mondial ! Il n'y a plus de ministère de la Mer à part entière, l'administration maritime manque d'inspecteurs dans les ports et laisse parfois entrer des navires qui ne sont même pas assurés…
Et que dire au plan international ? L'OMI, l'Organisation Maritime Internationale, dépendant de l'ONU, élabore des règles relativement restrictives mais elles sont assorties de tels délais d'application et de tant de dérogations que l'on se demande à quoi elles servent !
L'urgence est donc à la refonte totale d'un système de transport gangrené par la déréglementation et la recherche du profit. Les états occidentaux - à commencer par ceux de l'Union Européenne - doivent prouver leur capacité et leur volonté politique de s'imposer aux intérêts économiques. Les réponses nationales ne suffiront pas. Si l'Europe a un sens, qu'elle prenne en charge ce problème et qu'elle se donne les moyens politiques et juridiques de refaire de la mer cet " espace de rigueur et de liberté " que chantait Hugo… Et qu'elle fasse savoir à tous ces délinquants modernes qu'il ne peut pas y avoir de place pour l'impunité.