Jean-Baptiste FUSELLA Marie PERETTI

Jean-Baptiste FUSELLA a dix-huit ans à la déclaration de guerre. Jeune militant communiste, il vit de l'intérieur la création des réseaux et participe à de nombreuses actions de la Résistance. Lui et ses camarades respectent strictement les usages de la clandestinité recommandés par "le Front National de lutte pour la libération de la Corse".
Lors de l'insurrection d'Ajaccio le 9 septembre 1943, il se trouve sur la fameuse photographie. il est sur le toit de la voiture qui sert de tribune improvisée, en compagnie des chefs de la Résistance, juste avant que la Préfecture soit investie par les patriotes.
Aujourd'hui Président de l'Association Départementale des Anciens Résistants et Amis de la Résistance de Haute Corse, il organise, inlassable et toujours mobilisé, des conférences dans les lycées et collèges avec son exposition itinérante intitulée "Contre l'Oubli".

Voici son témoignage recueilli à Bastia le 16 avril 2003.

A quinze ans en 1936 j'étais déjà aux Jeunesses Communistes et j'ai mené la campagne de solidarité pour l'Espagne Républicaine. Après le massacre de Guernica, cet engagement terrible m'a marqué immédiatement.
Ma première réaction? A la dissolution du Parti Communiste, de la CGT en 39, sans réfléchir plus avant, nous avons pris la décision en nous-mêmes . Ne pas accepter la défaite!
A cette époque, je suis de plein-pied déjà dans cet esprit de résistance.
Ici à BASTIA au Vieux-Port, dans le magasin de pêche de la famille, nous fabriquons en secret des "papillons" de papier à coller sur les murs de la ville. Certains sont provocateurs mais ils sortent du cœur : "Comment demander à un orphelin de collaborer avec un boche assassin de son père! " ou " Vive la France Libre! ". Ma mère tremblait à cause de mes mains noircies par l'encre de l'imprimerie déjà clandestine.
Une nuit nous sommes partis à cinq jeunes en barque, pour peindre des inscriptions géantes " A bas Pétain! A bas Vichy!" sur la jetée de Bastia. Pour cela j'ai été passé à tabac par la police. Nous les jeunes, étions de toutes les actions...à creuser le sillon! C'est normal, c'est comme ça dans toutes les organisations, parce qu'à vingt ans, on n'a pas encore de responsabilités familiales.
Nous avions parmi-nous des anciens membres corses des Brigades Internationales, comme
Dominique VINCETTI (tué au combat en 1943 à CASTA, lors des débarquements d'armes du sous marin CASABIANCA). Si jeunes, nous étions séduits par l'Espagne Républicaine attaquée par le fascisme, lui-même soutenu par Mussolini, qui avait révélé ses projets pour annexer la Corse...
Dès 1940 à la "démobilisation ", nous avons eu la visite de responsables nationaux des Jeunesses Communistes, des hommes impressionnants de puissance intellectuelle comme Léo FIGUERES ou Robert GUIDICELLI ( plus tard assassiné à Lyon par la Gestapo). Nous recevions du continent, des messages des héros corses de la Résistance comme celui de Gabriel PERI:
" Travailleur corse, mon frère, sache que le secret de ta libération, c'est toi qui en est le détenteur."
Et puis en 41, un jeune homme est arrivé, seul, circulant sous une fausse identité. Robert Schneider, pseudonyme FREDO, prend contact avec les patriotes, c'est le futur Colonel FABIEN. Il nous a initié aux réalités de la prudence, de la guerre secrète, de la clandestinité notamment la récupération de matériel d'imprimerie pour les tracts. Les réunions qui se déroulent dans un entrepôt à filets aident à structurer les réseaux. Bien que la majorité de l'opinion corse, fût d'elle-même déjà entrée en résistance viscérale contre les projets d'occupation de l'île par l'Italie fasciste.
Quand FREDO nous quitte, ma mère coud à l'intérieur du col de sa veste ses notes personnelles écrites sur du papier à cigarette. Il a voulu y ajouter la photo de son enfant. Nous n'étions pas dépourvus de sentiments...
Nous faisions des lectures critiques de "Gringoire", le journal de l'extrême droite. Et nous y avons trouvé (à leur insu) la confirmation de la structure pyramidale par "triangle de trois militants " d'une organisation clandestine.
C'est pourquoi nous avons eu peu d'arrestations et un nombre limité de tués, en comparaison d'autres réseaux. Le futur Général de gendarmerie, héros de la France Libre, Paulin COLONNA d'ISTRIA, l'envoyé d'Alger, se rend vite compte qu'il faut s'appuyer sur ce genre d'organisation-là, bien cloisonnée.

LV : Que signifie résister aujourd'hui ?

Je vais répondre d'une façon un peu violente. Je ne suis pas un ancien combattant , je suis un
combattant! Ce qui me pousse? Comme dit la chanson de Jean Ferrat :
"Qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter?
L'ombre s'est faites humaine
Aujourd'hui c'est l'été.
Je twisterai ces mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez..."

Je ne peux pas parler de mes camarades tombés, sans une boule d'émotion dans la gorge. Quand Jean NICOLI est condamné à mort, sur le moment, il n'écoute pas. Mais le matin, quand on le prépare pour être fusillé dans le dos... alors il réalise! Il se révolte, tel un lion il rugit:
"Vous n'avez pas le courage de me regarder dans les yeux… Vous êtes des lâches."
On exprime encore aujourd'hui avec ses tripes, ce qu'on ressent pour les camarades tués il y plus de soixante ans.
Quand on a connu des périodes aussi sombres on sait ce que signifie la guerre. Surtout depuis l'Appel de Stockholm. J'ai monté les étages en 1951 pour faire signer contre la bombe atomique. On sortait à peine de la guerre et nous avions bien vu les images des victimes. C'est pourquoi on reste mobilisé pour la paix.
Ce qui me fait marcher contre la guerre ?
C'est ma responsabilité.
Sur la guerre contre l'Irak, je pense comme des millions d'être humains, que le prétexte des "armes de destruction massive" est un mensonge gros comme ceux que savaient faire Goebbels, chef de la propagande de Hitler.
Bien sûr jamais je n'ai jamais douté, que les américains avec leurs bombardiers, ne seraient pas les vainqueurs. Et Saddam Hussein est un type qui s'est imposé par la force et qui n'a pas aidé son peuple.
Mais le danger c'est qu'il s'agit d'un éventuel précédant par rapport aux risques de la multiplication des invasions. Ensuite y aura-t-il l'agression de l'Iran, de la Syrie, de la Corée du Nord ? C'est à dire le droit du plus fort.
Parfois on se prend à rêver car moi avec mes quatre-vingt deux ans, je rêve encore sans dormir.
…Il n'y a que le peuple américain qui peut (puisse) corriger tout ça...

 


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