Le Mouton Churro et la Nation Navajo

L'action menée pour sauver le mouton Churro, en voie d'extinction, est représentative de la lutte pour sauver une culture et assurer sa transmission.

(Texte de Lena Begay traduit de l'anglais par Annette Luciani; extraits de l'Alburquerque Tribune)

"J'ai toujours eu peur de ne pas être Navajo. J'ai le même sentiment vis-à-vis du mouton -nous devons garder notre mouton. C'est là qu'est notre force, notre connection. Notre mouton, c'est notre vie".

Sharon Begay.
"Mon père a vu la présentation donnée sur le mouton Churro... Et, même s'il ne pouvait pas comprendre l'anglais, il a reconnu le Churro sur les photos... Et mon père nous a dit: 'Nous devons ramener ces moutons. Ne les laissez jamais partir...' A cette époque il avait toujours son mot à dire sur tout. C'est pourquoi on le surnommait 'la souris qui rugit'. Son nom est 'Dent d'or'. "

Sharon Begay
" La partie du travail que je préfère , c'est filer, parce que ça fait aller mes mains et mon corps. Cela me fait vivre en équilibre. Quand je tourne le rouet et puis que je tisse, je pense à plein de choses, à plein de choses positives. Ma famille, mes moutons. Mais jamais une pensée négative."

Lena Benally (ci-dessous rafraichissant ses churros avec l'eau du puits; photo Stacia Spragg)

 
"Très tôt, mes parents ont vécu la réduction de nos troupeaux, l'extinction de notre mouton, et ça a été la chose de leur vie la plus dévastatrice. Je me souviens que ma grand-mère pleurait, et elle disait 'La police venait juste de passer, et j'ai couru à l'enclos et je leur ai dit 'ne tuez pas ces bêtes!' Mais ils l'ont fait quand même". Beaucoup de gens ressentent encore cette tristesse. Quand nos vieux voient le Churro revenir, ils ont les larmes aux yeux."

Sharon Begay
"Je veux que mes enfants grandissent en sachant qui ils sont. Je veux qu'ils sachent qu'ils font partie d'une grande nation de gens qui ont encore leur culture et leur patrimoine, et qu'ils en soient fiers."

Sharon Begay
"Nous, parce que nous sommes Navajos, nous savons que les éléments sont des forces bien plus puissantes que nous. Elles peuvent nous blesser, ou nous bénir. Nous devons être en équilibre avec le vent, le feu, l'eau et la terre, avec les autres, le ciel, et à l'intérieur de nous-mêmes. Mes parents avaient plus de 200 têtes de moutons près des Montagnes Stephens. Et puis ils ont été forcés de vendre...Pendant longtemps, chaque fois que je conduisais vers cet endroit, j'avais des visions de ces moutons... Je les ai eues pendant à peu près 5 ans... Et puis ces visions ont disparu."

Raymond Benally
Elever le mouton est un métier dur. Chaque jour, j'essaie de trouver de l'eau. Chaque jour je parle de reprendre mon ancien travail dans la construction. Mary se taît. Et puis elle me dit "Et les moutons? Et les chevaux? Et qui va aider Lena?"

Raymond Benally, parlant de sa belle-mère Mary Begay
"En ramenant le mouton, nous avons travaillé tous ensemble. Nous avons surmonté bien des obstacles, la disfonctionalité de l'alcholisme, la souffrance de la Longue Marche. Cela nous a vraiment ancré comme famille. Mon frère a cessé de boire, mes parents ont cessé de boire. Nous avons commencé à travailler ensemble. Notre but, c'était le mouton, le ramener, en être vraiment fiers".

Sharon Begay
"Mes parents vivaient une seule prière, du lever au coucher du soleil, et même durant la nuit. Je me souviens quand j'étais dans le hogan, la nuit.A minuit, si on se réveillait, mon père priait. Je pouvais l'entendre prier. Il disait: ' Je vais me reposer maintenant; alors mettez des étoiles dans le ciel. J'espère que je verrai le jour de demain. Je suis toujours connectée à la terre car c'est là qu'est mon cordon ombilical, dans la terre de mes parents. Ils l'on enterré sous l'arbre près de l'étable. J'ai fait la même chose pour tous mes enfants, j'ai enterré leur cordon ombilical dans l'enclos, pour qu'ils connaissent toujours la nature, et que la Terre sache toujours 'Ils sont mes enfants"

Sharon Begay
"Le futur? C'est ce qui m'inquiète le plus -qui prendra soin des moutons quand nous serons vieux? Seront-ils toujours là? Les enfants vivront-ils ici?"

Lena Benally
"Le jour de ses cent ans, mon père a dit à la famille rassemblée: 'Formez toujours un cercle familial très fort. Pour que, quoi qu'il arrive, votre famille ne s'effondre pas."

Sharon Bagay traduisant du Navajo les paroles de son père, Dent d'Or.
"L'Histoire dans bien des cas restera marquée par: 'Quand est-ce que votre famille a perdu ses moutons?' Et c'est là que les larmes commencent à couler, parce que c'est là qu'une identité a été perdue. Je pense que là réside la valeur de nos moutons Churros, et que c'est la raison pour laquelle il faut les sauver, les garder, en prendre soin, les nourrir, les transmettre à nos enfants. Même si vous ne leur en transmettez qu'un seul..."

Terrell Piechowski, père de Shawn, Alex et Chamisa Begay.
"Quand vous attachez la première fois les cheveux de la jeune fille dans le Kinaalda, vous les attachez tout droit, comme la pluie. C'est ainsi que vous voulez que soit votre cercle de famille. Quel que soit le type d'animal avec lequel on vous attache les cheveux, ce sera votre animal, votre guide et votre aide spirituel. Ma mère, on lui avait attaché les cheveux avec de la peau de chat sauvage. Un chat sauvage voyage sans peur, et il feule... Et c'est ainsi qu'elle est."

Sharon Begay.
"J'entends certaines gens dire qu'ils voudraient bien ne pas avoir de moutons, parce que c'est trop de travail. Je suppose qu'ils ont leurs raisons pour dire ça. Mais, vous prenez l'habitude d'être avec les moutons, toute votre vie. Vous voulez être avec eux toute votre vie. C'est une addiction. On est comme les drogués, je suppose. On dit" mouton, mouton, mouton; Laine laine laine." Qu'est-ce qu'on ferait s'il n'y avait pas le mouton? Je ne vois rien d'autre.


Un passé doré:
En 1500, le Peuple Saint apporte le mouton Churro à la nation Navajo, à travers les Espagnols.
Le Churro est un animal sacré. Il nourrit le peuple Navajo, et sa laine épaisse est utilisée pour tisser vêtements et couvertures. Peu à peu des centaines de milliers de Churros occupent les terres Navajos, Dinétha; grâce au Churro, les Navajos sont indépendants et riches. La perte d'une identité: 1860: Campagne du gouvernement Américain contre les Navajos. Sous le commandement de Kit Carson, les Navajos sont encerclés et forcés de se rendre. L'armée les transfère à des centaines de kilomètres loin de leurs terres, jusqu'à Bosque Redondo, dans des camps-prisons (La "Longue Marche"). Sur leurs terres, l'armée procède à une destruction totale et systématique: gigantesque massacre des troupeaux; incendie des vergers, jardins, pêchers; destruction des "hogans", les habitations Navajos. Lorsque les Navojos obtiennent la permission de retourner sur leurs terres, il leur faut tout reconstruire. Les tisserands exportent leurs ouvrages. Mais la laine Churro est devenue rare. On essaie d'introduire d'autres moutons, mais la nouvelle laine trop fine ne s'adapte pas aux métiers à tisser traditionnels. Le déclin du Churro continue. 1920: terrible période de sècheresse.
Le gouvernement met l'érosion du sol sur le compte du Churro et, sous prétexte d' "améliorations", procède à de nouvelles réductions des troupeaux.
1930: le Churro est à nouveau décimé par le gouvernement pour alimenter les villes américaines touchées par la dépression. Si les transports sont coupés, les cadavres de churros sont brûlés sur place. La Seconde Guerre Mondiale: incapables de survivre en tant que bergers, les hommes quittent la terre pour s'enrôler dans l'armée américaine.
1950-60: Les enfants Navajos sont arrachés à leurs familles, leur langue, leurs traditions et placés en pensionnat: le processus d'anglicisation commence. Parler Navajo à l'école est interdit, sous peine de punition.
1970: On ne compte plus sur les terres Navajos que 400 churros. En proie à la pauvreté et au désespoir, les familles tombent souvent dans l'alcoolisme. Le début d'un nouvel espoir:
1980: Le scientifique Dr. Lyle McNeal, chercheur en Utah, s'attache à sauver le Churro, déclaré espèce en voie de disparition. La famille Begay prend pour mission de ramener le Churro sur le territoire Navajo. Naissance du "Navajo Sheep Project".
2000: moutons churros sont réintroduits . Les familles reprennent espoir. Mais la perte culturelle et économique reste terrible. Le progrès marginalise les bergers, qui doivent s'adapter. Le métier survivra-t-il? Le churro parviendra-t-il à maintenir une culture en voie de disparition?
Les Navajos l'espèrent.

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