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Quand Marjorie s'était décidée à quitter
son petit appartement, devenu trop cher, pour venir occuper un mini
studio, sa seule réticence, son unique souci avaient été
KouKou. La chatte en effet détestait les déplacements.
De plus, elle avait ses habitudes dans l'appartement; elle aimait
s'étaler de tout son long sur le buffet de la cuisine avant,
d'un bond, de se percher en haut du réfrigérateur; la
nuit, elle dormait dans le lit bien large, aux pieds de sa maîtresse.
Pauvre KouKou! Elle devrait désormais se passer de ce confort,
se contenter d'une minuscule chambre au huitième étage,
d'une cuisine réduite à la taille d'un placard. Quant
au lit, il n'en était pas question; il aurait rempli la pièce.
Mais en poussant tous les cartons de tissus et le matériel
de couture contre les deux murs, Marjorie avait calculé qu'il
resterait juste assez d'espace pour un petit couloir où, la
chaise posée contre la fenêtre, le sac de couchage pourrait
être déplié de telle sorte que KouKou pourrait
s'y allonger presque à l'aise...
Quand même, il lui en faudrait, de l'imagination, à l'impatiente
féline, pour compenser ce rétrécissement de son
espace! KouKou était sans nul doute malheureuse du changement.
Chaque jour, l'ancienne couturière se désolait de sa
maigreur, de son manque d'appétit, de sa mine défaite.
Pourtant KouKou, qui était avant tout attachée à
sa maîtresse, s'accoutuma. Pour éviter qu'elle ne s'ennuie,
Marjorie renonça peu à peu à ses courses quotidiennes
dans le quartier, et à ses visites chez ses fidèles
clientes. Elle ne sortit plus qu'une fois par semaine pour acheter
de quoi manger pour elles deux, et une fois par mois pour aller explorer
les magasins de tissus sur le grand boulevard, où elle ne se
fournissait presque plus, ayant de moins en moins de commandes, mais
où elle aimait flâner, palper les différents textiles,
contempler les couleurs et examiner les nouveaux patrons de mode.
Avec le temps, elle se refusa même ce menu plaisir, dont elle
se sentait coupable puisqu'il était pris sur le temps qu'elle
aurait dû consacrer à KouKou. Les jours de soleil, elle
avait découvert que la chatte aimait se glisser par la fenêtre
ouverte et arpenter la gouttière; elle faisait ainsi le tour
du toit de l'immeuble, ce qui constituait une assez longue promenade,
et revenait se blottir dans les chiffons. Dans l'après-midi,
Marjorie étalait par terre un grand mouchoir, et elle dressait
le couvert pour elle et Koukou. Elles se parlaient, en savourant le
contenu d'une boîte de thon, et Marjorie ne manquait pas de
faire part à KouKou de sa peine, de son regret de n'avoir su
lui procurer un meilleur confort où abriter sa vieillesse.
-"Ah! Comment avons-nous pu en arriver là, ma bonne KouKou?"
La chatte couchait les oreilles en signe de résignation."Ma
pauvre KouKou! Mais regarde comme c'est bon, aujourd'hui. Demain,
on aura du bifteck; tu vois comme on se gâte bien quand-même,
toute les deux?" Et KouKou acquiesçait en ronronnant doucement.
Et puis, un jour que Marjorie s'était absentée pour
faire les courses, KouKou était montée sur le rebord
de la fenêtre ouverte et avait voulu sauter dans la gouttière;
mais comme elle souffrait un peu d'arthrite et qu'elle n'y voyait
plus très clair, elle avait mal calculé son élan,
et s'était écrasée au pied de l'immeuble. Marjorie
l'avait trouvée ainsi dans la cour, avait poussé un
grand cri de douleur et, abandonnant ses courses,était remontée
avec elle au studio. Longtemps, elle avait bercé dans ses bras
le petit corps sans vie. Le soir venu, elle cessa brusquement de pleurer
et de s'accuser d'avoir laissé la fenêtre ouverte et
la chatte sans surveillance. Une idée fixe l'obsédait:
que faire de KouKou, maintenant qu'elle était morte, qu'elle
n'existait plus? Elle se refusait à aller l'enterrer dans un
parc ou un quelconque terrain vague. On n'enterre pas une partie de
soi-même; la partie la plus importante, qui plus est! Soudain,
une idée sembla jaillir dans son esprit; elle se mit à
fouiller fiévreusement parmi les boîtes de tissus, d'où
après une recherche minutieuse elle extirpa un objet long,
enveloppé de journaux, qu'elle déballa avec soin. Il
s'agissait d'un très beau, très ancien plat de faïence,
souvenir de jours meilleurs et qu'elle avait conservé, par
chance, avec l'intuition qu'il pourrait lui servir un jour. Dans le
placard cuisine, après avoir placé KouKou bien allongée
sur le gril, elle l'enfourna et lui donna une heure et quart de cuisson,
comme pour un poulet de taille modeste. Durant ce temps, elle s'affaira,
étala par terre un service brodé splendide, oeuvre de
jeunesse, conçue au temps où elle songeait toilettes
et trousseau. Puis, dans le grand plat de faïence aux motifs
bleus, elle déposa avec précaution KouKou, cuite à
point, et la plaça au centre de la nappe immaculée.
Avec des gestes précis, elle se saisit de ses ciseaux et dépeça
prestement la chatte, détacha une cuisse et se mit, lentement,
à humer, à mastiquer, à déglutir KouKou,
tout en lui parlant tendrement, avec des phrases entrecoupées
de sanglots:
"Que tu es bonne.... que tu es tendre et douce, ma Koukou!"
Et tout au long de ce repas de fête, de cette dégustation
tragique et solennelle, il lui semblait que l'odeur, le goût,
l'esprit, l'essence même de la chatte la pénétrait,
envahissant sa vieille chair de sa présence chaude et vivante.
Elle dévora ainsi l'animal entier, du museau à la queue.
Le lendemain, en fin de matinée, un long cri déchirant,
inhumain, venu du haut du huitième étage fit frémir
les habitants de l'immeuble et du quartier; il se répéta
le lendemain; et le surlendemain; et ainsi de suite, jusqu'à
ce que tout le monde y fût habitué. Maintenant, on n'y
prête même plus attention. Si un nouveau locataire s'en
émeut, on s'empresse de le rassurer aussitôt:
"Ça ? Oh, ce n'est rien; c'est la vieille coucou qui miaule"...
Par Dany
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